Chapitre VI Les révélations du détective Fix
À cause du mauvais temps et de la tempête, la vitesse du paquebot avait ralenti au point d'estimer qu'on arriverait à Hong-Kong avec vingt heures de retard. Phileas Fogg assistait impassible à ce spectacle d'une mer furieuse qui semblait lutter directement contre lui. Il ne ressentait ni impatience, ni ennui comme si la tempête aussi rentrait dans son programme.
Pour Fix, cette tempête était parfaite ! La mer obligerait Fogg à rester quelques jours à Hong-Kong. Il avait le mal de mer mais qu'importe ! Quant à Passepartout, il avait du mal à cacher sa colère ! Tout avait si bien marché jusqu'ici ! Pendant la tempête il ne quittait pas le pont, il grimpait ici e là en étonnant l'équipage.
Enfin, la mer se calma et le vent redevint favorable. Passepartout se calma avec le temps et le Rangoon reprit sa route avec une merveilleuse vitesse. Mais il était impossible de regagner le temps perdu : vingt-quatre heures de retard et le départ pour Yokohama raté. Mr. Fogg demanda au pilote s'il y avait un autre bateau pour Yokohama.
– Le Carnatic part demain matin, répondit le pilote.
Passepartout aurait volontiers embrassé le pilote tandis que Fix aurait voulu lui tordre le cou ! Phileas Fogg avait un retard de vingt-quatre heures mais il serait facile de les regagner pendant les vingt-deux jours de traversée du Pacifique. Le Rangoon arriva à Hong-Kong le 7 novembre et les passagers descendirent. Fogg offrit son bras à Mrs. Aouda et ils se dirigèrent vers l'hôtel. Puis, il dit à Mrs. Aouda qu'il allait immédiatement se mettre à la recherche de ce parent chez qui il devait la laisser.
Fogg apprit ainsi que ce parent n'habitait plus la Chine depuis deux ans et qu'après avoir fait fortune il s'était installé en Europe, en Hollande peut-être. Fogg revint à l'hôtel pour informer la jeune femme.
– Que dois-je faire monsieur Fogg ? dit-elle.
– C'est très simple, répondit Fogg, revenez en Europe. Votre présence ne gêne absolument pas mon programme. Passepartout, allez au Carnatic et réservez trois cabines.
Passepartout était très heureux de continuer son voyage en compagnie de la jeune femme. Il se dirigea vers le port. Il marchait au milieu d'une foule de Chinois, de Japonais et d'Européens qui se pressait dans les rues. Il entra chez un barbier chinois pour se faire raser à la chinoise puis se rendit au quai d'embarquement du Carnatic. Il aperçut Fix qui marchait de long en large sur le quai. Il avait l'air contrarié… pas de mandat d'arrêt !
– Eh bien, monsieur Fix, vous avez décidé de venir avec nous en Amérique ? demanda Passepartout.
– Oui, répondit Fix les dents serrées.
– Je savais que vous ne pouviez pas vous séparer de nous. Venez réservez votre place ! s'écria Passepartout.
Le soir même à 20h, changement de programme, le Carnatic partirait immédiatement. Fix prit une résolution : tout dire à Passepartout ! C'était le seul moyen pour retenir Fogg pendant quelques jours à Hong-Kong, le temps de faire arriver le mandat. Il invita donc Passepartout dans une taverne sur le quai. C'était une vaste salle bien décorée au fond de laquelle il y avait un grand lit où dormaient quelques personnes. Ils comprirent bientôt qu'ils se trouvaient dans une tabagie où les clients venaient fumer de l'opium.
Ils commandèrent deux bouteilles de porto. Passepartout buvait joyeusement et par conséquent bavardait aussi beaucoup. Comme les bouteilles étaient vides, il se leva pour aller prévenir son maître que le Carnatic partirait le soir même et non plus le lendemain. Fix le retint.
– Un instant, dit Fix. Je dois vous parler de choses sérieuses. Il s'agit de votre maître !
– Qu'est-ce ce que vous devez me dire ? demanda Passepartout.
– Vous savez qui je suis n'est-ce pas ? dit Fix.
– Bien sûr ! Ces gentlemen dépensent de l'argent inutilement ! s'écria Passepartout.
– Inutilement ? reprit Fix qui ne comprenait pas. Mais vous ne connaissez pas la somme !
– Mais si, je la connais, répondit Passepartout. 20 000 livres !
– 55 000 livres ! reprit Fix. Et si je réussis je gagne une prime de 2 000 livres. Je vous en donnerai 500 si vous m'aidez à retenir Mr. Fogg pendant quelques jours à Hong-Kong.
– Comment ! Ces gentlemen font suivre mon maître et maintenant ils veulent lui créer des obstacles ! Quelle honte ! s'indigna Passepartout. Des collègues, des membres du Reform Club ! Monsieur, mon maître est un honnête homme et il entend gagner son pari loyalement !
– Mais qui croyez-vous que je sois ? demanda Fix.
– Un agent des membres du Reform Club qui a la mission de contrôler l'itinéraire de mon maître. Je l'ai compris depuis longtemps mais je n'ai rien dit à mon maître.
L'inspecteur de police passa sa main sur son front. Que faire ? Il était évident que le jeune homme ne savait rien et qu'il n'était donc pas le complice de Fogg.
– Je ne suis pas ce que vous croyez, reprit Fix. Je suis un inspecteur de police chargé d'une mission. Le 28 septembre dernier, un vol de 55 000 livres a été commis à la banque d'Angleterre par un individu dont la description correspond parfaitement à Mr. Fogg.
– Mon maître est un honnête homme ! s'exclama Passepartout.
– Qu'en savez-vous ? demanda Fix. Vous êtes entré à son service le jour de son départ. Il est parti très rapidement sous un prétexte insensé en emportant des billets de banque.
– Que voulez-vous de moi ? demanda Passepartout qui avait pris sa tête à deux mains.
– Aidez-moi à le retenir à Hong-Kong et je partagerai la prime avec vous, dit Fix.
– Jamais ! hurla Passepartout.
– Mettons que je n'ai rien dit, dit Fix, buvons !
Pour anéantir Passepartout qui était déjà ivre, l'inspecteur mit dans ses mains une pipe d'opium. Le jeune homme s'évanouit, Fogg ne partirait pas sans lui ! Fix paya et sortit.
Pendant de temps Fogg et Mrs. Aouda se promenaient en ville. Comme celle-ci avait accepté d'aller en Europe, elle avait besoin de faire quelques achats pour ce long voyage.
Le lendemain matin Passepartout n'était toujours pas là et Fogg, ne sachant pas que le Carnatic était parti la veille, se présenta en vain avec Mrs. Aouda sur le quai… L'inspecteur Fix s'approcha d'eux.
– Excusez-moi monsieur, j'ai voyagé à bord du Rangoon hier. Je cherche votre domestique, il n'est pas avec vous ? demanda Fix.
– Non répondit Mrs. Aouda, nous ne le voyons pas depuis hier. Peut-être qu'il était à bord du Carnatic.
– Sans vous madame ? répondit l'agent. Mais vous comptiez partir vous aussi sur ce bateau ?
– Oui, Monsieur, fit la dame.
– Moi aussi. Le Carnatic est parti douze heures plus tôt sans prévenir personne et maintenant il va falloir attendre huit jours le prochain départ.
Fix sentait son coeur sauter de joie en disant ces mots : il aurait le temps de recevoir le mandat d'arrêt ! Mais Fogg, imperturbable, affirma qu'il y avait d'autres navires dans le port et il alla en chercher un en compagnie de Mrs. Aouda. Fix, abasourdi, les suivit. Fogg s'adressa à un marin.
– Vous avez un bateau prêt à partir ? demanda Fogg. Je vous offre 100 livres et une prime de 200 livres si j'arrive à temps.
Le marin John Bunsby, patron de la Tankadère, ne s'était jamais aventuré si loin avec son bateau mais la somme d'argent était intéressante. Considérant sa petite embarcation, il conseilla à Fogg un parcours moins dangereux.
Avant de partir, Fogg alla à la police pour signaler la disparition de Passepartout et laissa une somme suffisante pour le rapatrier. Une heure après, la Tankadère s'élançait sur les flots, conduite par John Bunsby et les quatre membres de son équipage.