Chapitre II Le grand départ
Après avoir acheté les billets de première classe pour Paris, ils aperçurent les collègues du Reform Club.
– Messieurs, dit Fogg, je ferai apposer un visa sur mon passeport pour que vous puissiez contrôler mon itinéraire à mon retour.
– C'est inutile Monsieur, dit Gauthier, vous êtes un gentleman et nous vous faisons confiance.
– Nous nous reverrons dans 80 jours à 22h45. Au revoir messieurs.
À 20h45 un coup de sifflet retentit et le train se mit en marche sous une pluie fine. Phileas Fogg ne pouvait pas imaginer le retentissement qu'allait provoquer son départ. La nouvelle du pari se répandit dans le Club puis, grâce aux journaux, dans tout le Royaume-Uni. On discutait avec passion la « question du tour du monde ». Certains prenaient parti pour Fogg, d'autres le jugeaient insensé. Les journaux se déclarèrent contre lui, sauf le Daily Telegraph, jusqu'au jour où la Société royale de géographie y publia un article démontrant clairement la folie de l'entreprise. Il était impossible de réussir dans ce projet vu les décalages horaires dans les moyens de transports, les incidents comme les déraillements, les rencontres ou la mauvaise saison qui auraient compromis le voyage.
Parier est dans le tempérament des Anglais et tout le monde pariait pour ou contre Fogg, on fit même une valeur en bourse ! Mais cinq jours après son départ, à cause de l'article du 7 octobre de la Société géographique, les parieurs firent un pas en arrière. Un seul partisan lui resta, un gentleman paralytique qui aurait donné sa fortune pour faire le tour du monde même en dix ans ! Il paria 5000 livres.
Ce soir-là, le directeur de la police avait reçu un télégramme :
« Suez à Londres.
Rowan, directeur police, administration centrale, Scotland Place.
Je file voleur de Banque, Phileas Fogg. Envoyez sans retard mandat
d'arrestation à Bombay (Inde anglaise). Fix, détective »
L'effet du télégramme fut immédiat. L'honorable gentleman devint un voleur de billets de banque. On examina sa photo, Fogg ressemblait au signalement fourni par l'enquête. Aucun doute, le pari insensé n'avait d'autre but que de dépister la police anglaise.
Le 9 octobre, deux hommes attendaient le paquebot Mongolia à Suez, au milieu de la foule d'indigènes et d'étrangers : le consul anglais à Suez et un petit homme maigre à l'oeil vif. Cet homme se nommait Fix, l'un des détectives anglais, parti à la recherche du voleur après le vol à la Banque d'Angleterre. Depuis deux jours il avait reçu le signalement de l'auteur présumé du vol et il attendait avec impatience l'arrivée du Mongolia.
– Soyez patient, lui dit le consul, le Mongolia n'a jamais été en retard.
Je vous souhaite d'arrêter votre voleur mais cela va être difficile. Vous savez bien qu'il ressemble à un honnête homme.
– Monsieur le consul, répondit Fix, ce sont surtout les visages honnêtes qu'il faut suspecter. Ce n'est pas un métier, c'est un art ! Mais dites-moi, ce bateau va directement à Bombay ?
– Oui, directement, assura le consul.
Le consul regagna le consulat et l'inspecteur de police resta seul. Des coups de sifflet annoncèrent l'arrivée du paquebot, il y avait beaucoup de passagers à bord. Fix les examinait tous quand l'un d'entre eux lui demanda poliment s'il pouvait lui indiquer le consulat pour faire apposer le visa britannique sur le passeport de son maître qui était resté à bord. La description du passeport correspondait parfaitement au signalement.
– Il faut qu'il se présente en personne au consulat pour établir son identité, dit Fix. C'est indispensable ! Les bureaux sont là-bas, au coin de la place.
– Alors je vais chercher mon maître mais il ne va pas être content ! dit le passager en s'éloignant.
Fix se dirigea rapidement vers les bureaux du consulat pour communiquer au consul que l'homme était probablement à bord du Mongolia. Il lui raconta ce qui s'était passé avec son domestique à propos du passeport.
Convaincu que l'homme ne serait pas venu, le consul rappela à l'inspecteur que si son passeport avait été régulier il n'aurait pas pu lui refuser son visa, d'autant plus que cette formalité était inutile et que seule la présentation du passeport suffisait.
Le maître et son serviteur arrivèrent au consulat. Fix les observait dans un coin du bureau.
– Vous êtes Phileas Fogg ? demanda le consul.
– Oui monsieur, répondit le gentleman. Et voilà mon domestique, un Français nommé Passepartout. Je viens de Londres et je vais à Bombay.
– Vous savez que cette formalité du visa est inutile ? demanda le consul.
– Je sais monsieur, dit Fogg, je dois pouvoir démontrer mon passage à Suez.
Le consul signa et data le passeport, Fogg paya ses droits et sortit avec son domestique.
– Il a l'air d'être un honnête homme, dit le consul à Fix.
– Possible, répondit Fix, mais il correspond parfaitement au signalement.
– Oui mais vous savez, les signalements… hésita le consul.
– J'en aurai le coeur net, son domestique est Français, et donc bavard, je suis sûr qu'il parlera ! À bientôt monsieur le consul.
Fix sortit et se mit à chercher Passepartout auquel Mr. Fogg avait donné quelques ordres avant de remonter à bord du Mongolia. Une fois dans sa cabine, Fogg mit à jour son carnet de notes puis se fit servir le déjeuner n'ayant aucune intention de visiter la ville. Pendant ce temps, Fix abordait Passepartout sur le quai du port.
– Votre passeport est-il bien visé ? demanda-t-il.
– Nous sommes parfaitement en règle, répondit Passepartout, mais dommage que le voyage soit si rapide. Nous voilà à Suez, en Égypte ! Paris, je ne l‘ai vue que sept heures à travers les vitres d'un fiacre !
– Vous êtes donc très pressés ? demanda Fix.
– Mon maître oui ! Figurez-vous que nous sommes partis sans malle et que je dois acheter des chemises et des chaussettes.
– Je vais vous accompagner dans un bazar, proposa Fix. Ne vous inquiétez pas, vous avez le temps avant le départ du bateau. Je vois que votre montre est encore à l'heure de Londres, vous êtes partis rapidement.
– Mr. Fogg est revenu du Club et trois quarts d'heure après nous étions partis. Il veut faire le tour du monde mais, entre nous, je pense qu'il y a autre chose. Il a emporté des billets de banque tout neufs !
– Vous le connaissez depuis longtemps ? insista Fix.
– Moi ! Je suis entré à son service le jour même de notre départ ! répliqua Passepartout.
De telles réponses ne pouvaient que produire certaines déductions dans la tête de l'inspecteur de police qui posa d'autres questions jusqu'au bazar. Il y laissa Passepartout et retourna au consulat pour raconter au consul ce qu'il avait réussi à savoir. Il décida d'envoyer un télégramme à Londres pour demander un mandat d'arrêt et de s'embarquer sur le Mongolia. Un quart d'heure plus tard, un léger bagage à la main, Fix naviguait sur les eaux de la mer Rouge.
À bord, on vivait bien, même si la mer capricieuse et le vent faisaient rouler le bateau et empêchaient souvent les chants et les danses. Que faisait Phileas Fogg ? On le voyait rarement sur le pont, il n'était pas curieux. Il faisait ses quatre repas par jour et avait trouvé des compagnons pour jouer au whist. Quand à Passepartout, il n'avait pas le mal de mer et ce voyage ne lui déplaisait pas, convaincu que toute cette fantaisie finirait à Bombay.