Laurie fait des bêtises et Jo rétablit la paix XXI
« Ah si j'étais un garçon ! s'écria-t-elle ; mais non, décidément, je ne suis qu'une fille, une malheureuse et déplorable fille ! Il faut, malgré tout, Laurie, que je me conduise comme une honnête et convenable demoiselle ; et, par suite que je reste à la maison, sous l'aile même de ma mère. Tout ce qui ne serait pas cela, serait démence et insanité...
– Mais ne voyez-vous pas, reprit Laurie, dont le sang bouillait encore, quel avenir vous refusez ! Ce serait si... amusant !
– Taisez-vous ! s'écria Jo en se bouchant les oreilles. Je suis venue ici pour faire de la morale et non pas pour entendre des choses qui me mettent la tête à l'envers.
– Je savais que la réflexion jetterait de l'eau froide sur mes propositions ; mais je pensais que vous aviez plus d'audace, Jo, lui répondit Laurie.
– Restez tranquille, méchant garçon, ne vous agitez pas ainsi. Au lieu d'arpenter votre chambre en tout sens, pour vous fouetter le sang, asseyez- vous et réfléchissez à vos péchés, cela vaudra mieux que d'essayer de m'en faire commettre. Si j'amène votre grand-père à reconnaître qu'il n'y a eu qu'un malentendu entre lui et vous, que vous étiez en droit de refuser de lui dire nos secrets, qui n'étaient pas les vôtres, abandonnerez-vous votre projet ? demanda sérieusement Jo.
– Oui, mais vous n'y arriverez pas, répondit Laurie. Il voulait bien se raccommoder, mais il prétendait que sa dignité outragée devait, avant tout, être apaisée.
– Si je peux conduire le jeune, je pourrai conduire le vieux », murmura Jo en s'en allant et laissant Laurie étudier encore les itinéraires de chemins de fer.
« Entrez ! dit M. Laurentz lorsque Jo frappa à sa porte, et sa voix refrognée lui parut plus refrognée que jamais.
– C'est seulement moi, monsieur, moi Jo, qui suis venue vous rapporter un livre, dit-elle hardiment en entrant.
– En voulez-vous d'autres ? demanda le vieux gentleman, qui était raide et contrarié, mais faisait tous ses efforts pour ne pas le laisser voir.
– Oui, s'il vous plaît. J'aime tant le vieux Sam, que je pense que je vais essayer le second volume », dit Jo, espérant l'amadouer en acceptant une seconde dose de « Boswell's Johnson », car il lui avait recommandé cet ouvrage plein de gaieté.
Les sourcils du vieux gentleman s'abaissèrent un peu lorsqu'il roula le marchepied sur le rayon
515 où étaient placées les oeuvres de Johnson, et Jo, grimpant tout au-dessus et s'y asseyant, affecta de chercher son livre, mais en réalité elle se demandait quel meilleur moyen elle pourrait trouver pour arriver au but périlleux de sa visite. M. Laurentz sembla suspecter qu'elle ruminait quelque chose dans son esprit, car, après avoir arpenté la chambre à grands pas, il vint se placer au pied de l'échelle et lui parla, ex abrupto, c'est- à-dire d'une manière si inattendue que le livre que Jo tenait tomba de ses mains.
« Qu'est-ce que ce garçon a fait chez vous ? N'essayez pas de l'excuser ; je sais, d'après la manière dont il s'est conduit en revenant, qu'il a commis à l'égard de votre famille quelque grave sottise. Je n'ai pas pu tirer un mot de lui, et, quand je l'ai menacé de le forcer à confesser la vérité, il s'est enfui et s'est enfermé dans sa chambre.
– Il a mal agi envers vous, M. Laurentz, je le vois bien ; mais il eût plus mal agi encore envers nous, envers ma mère surtout, s'il avait parlé. Nous avons toutes promis et nous lui avons toutes fait promettre de ne dire mot à personne, pas même à vous, de ce qui s'était passé, répondit Jo.
– Cela ne peut pas se terminer ainsi ; il ne s'abritera pas derrière une promesse de vous. S'il a fait quelque chose de mal, ce qui me paraît évident, il doit me le confesser, il doit demander pardon, il doit être puni. Allons, Jo, je ne veux pas être laissé dans l'ignorance des torts de mon petit-fils. C'est mon droit d'aïeul de tout savoir. »
M. Laurentz paraissait si déterminé et parlait si rudement, que Jo aurait bien voulu pouvoir fuir ; mais elle était perchée tout au haut de l'échelle, et, M. Laurentz demeurant au bas comme un lion, elle était forcée de lui faire face.
« Réellement, monsieur, je ne puis pas vous dire de quoi il s'agit ; mère l'a défendu, j'aurais tort si je le faisais. Mais, sachez-le, Laurie a confessé sa faute, il a demandé pardon et a été tout à fait assez puni ; nous ne gardons pas le silence là-dessus à cause de lui, mais à cause d'un tiers que cela intéresse. Si vous saviez tout, au lieu de lui donner tort pour son silence, pour ce refus de vous répondre qui a dû vous blesser, vous l'excuseriez, vous lui donneriez raison d'avoir eu le courage de se taire. On peut devoir tous ses secrets à son grand-père, mais on n'est pas libre de disposer, même pour lui, de ceux des autres. Mère, dans un cas pareil, m'absoudrait. Je vous en supplie, monsieur Laurentz, n'intervenez pas en ce moment dans cette terrible histoire. Plus tard vous saurez tout ; quand nous aurons le droit de parler, nous parlerons. Ce n'est pas pour son plaisir qu'on a un secret pour un ami tel que vous. N'insistez pas, cela ferait plus de mal que de bien.
– Descendez, dit M. Laurentz, et donnez-moi votre parole que mon garçon ne s'est pas montré ingrat envers votre mère, car, s'il l'avait fait après toutes ses bontés pour lui, je l'écraserais de mes propres mains. »
La menace était terrible, mais elle n'alarma pas Jo, car elle savait que l'irascible vieux gentleman ne lèverait pas seulement le bout du doigt contre son petit-fils. Elle descendit avec obéissance et raconta de la chose tout ce qu'elle put sans trahir Meg ni la vérité.
« Hum ! ha ! bien ! Je lui pardonnerai s'il s'est tu parce qu'il l'avait promis et non par obstination. Il est très entêté et très difficile à conduire, dit M. Laurentz en se frottant le front jusqu'à ce qu'il eût l'air de sortir d'un ouragan.
– Je suis comme lui, mais un bon mot me gouverne là où tous les chevaux du roi ne pourraient rien, dit Jo, essayant de dire quelque chose en faveur de son ami, qui semblait ne s'être tiré d'un mauvais pas que pour tomber dans un autre.
– Vous pensez que je ne suis pas bon pour lui, hein ?
– Oh ! certes non, monsieur. Vous êtes plutôt trop bon quelquefois ; mais, en revanche, un peu trop vif quand il vous impatiente. Ne le trouvez- vous pas ?
– Vous avez raison, fillette, j'aime le garçon ; mais il m'irrite quelquefois outre mesure, et je ne sais pas comment ça finira si nous continuons comme cela.
– Je vais vous le dire : il croira vous être odieux, il perdra la tête, il s'enfuira. »
Jo fut fâchée de ces paroles aussitôt après les avoir prononcées, car elle n'avait voulu qu'avertir son vieil ami que la nature indépendante de Laurie était réfractaire à une trop grande contrainte, et elle pensait que, s'il le comprenait, il arriverait à accorder plus de liberté au jeune homme. Mais M. Laurentz changea subitement de couleur et s'assit en jetant un regard de douleur sur une miniature posée sur la table et représentant le père de Laurie. Quels souvenirs évoqua en lui cette image ? La sévérité habituelle de son visage avait disparu, mais une indicible expression de désolation l'avait remplacée. Jo, émue jusqu'aux larmes, lui prit vivement la main et la baisa ; puis, après un moment de silence, elle fit un effort pour réparer sa faute.
« Laurie n'en arriverait à une si dure extrémité, dit-elle, que s'il se croyait tout à fait méconnu. Il en fait parfois aussi la menace par enfantillage et par découragement, quand il ne se sent pas avancer assez vite dans ses études. Il n'est pas le seul fou de sa sorte. Croiriez-vous, monsieur Laurentz, que cette Jo, qui tâche d'être raisonnable en ce moment, se dit souvent qu'elle aussi aimerait à prendre sa volée. Depuis que j'ai la tête ronde d'un garçon, depuis que mes cheveux sont coupés, que de voyages j'ai faits en imagination ! Si jamais nous disparaissons, vous pouvez faire chercher deux mousses sur un de vos vaisseaux partant pour l'Inde, car nous leur donnerions la préférence, à vos vaisseaux, pour ne pas sortir tout à fait de chez vous. »
Elle riait en parlant, et M. Laurentz, acceptant ses propos comme une plaisanterie, parut peu à peu se remettre de son émotion.
Cependant il grossit sa voix :
« Comment osez-vous me parler comme vous le faites, « mademoiselle ? » Que sont devenus votre respect pour moi et votre bonne éducation ? Quel tourment que les enfants ! Et cependant nous ne pouvons nous en passer, dit-il en lui pinçant affectueusement les joues. Allez dire à ce garçon de venir dîner ; dites-lui que tout est terminé et donnez-lui l'avis de ne pas prendre ce soir d'airs tragiques avec moi. Je ne le supporterais pas.
– Laurie n'ose pas et croit qu'il ne peut plus descendre, monsieur ; il est très fâché de ce que vous ne l'ayez pas cru quand il vous disait qu'il ne pouvait pas vous dire ce que vous lui demandiez. Je crois que vous l'avez beaucoup blessé en le secouant par le collet ; vous le rappelez-vous, monsieur Laurentz ? Il faudrait imaginer quelque chose de drôle à quoi sa bonne humeur naturelle ne pût résister. »
Jo tâcha d'avoir l'air pathétique, mais elle comprit que ce serait superflu, car M. Laurentz s'était mis à rire ; elle avait gagné la bataille.
« Quelque chose de drôle, dites-vous, Jo, comme, par exemple, de faire des excuses à l'enfant, au marmot qui m'a offensé ? Serait-ce par hasard ce qu'il attend pour daigner venir partager mon dîner ?
– Pourquoi ne le feriez-vous pas ? dit Jo. Ce serait un moyen sûr de lui montrer sa folie. Si mère en venait jamais là avec moi un jour, j'en mourrais de honte, en vérité, ou de rire ! Je rentrerais en moi-même au premier mot. »
M. Laurentz lui jeta un coup d'oeil perçant et mit ses lunettes en disant lentement :
« Vous êtes une malicieuse petite chatte ; mais cela ne me fait rien d'être mené par vous et par Beth. Allons, donnez-moi une feuille de papier et finissons-en avec ces bêtises. »
Un billet superbe fut écrit par lui dans les termes qu'un gentleman emploierait vis-à-vis d'une personne considérable qu'il aurait gravement offensée, et Jo, déposant un baiser sur la tête chauve de M. Laurentz, courut à la porte de Laurie. Voyant qu'elle était de nouveau fermée, et à clef, elle glissa le billet sous la porte et recommanda à Laurie, à travers le trou de la serrure, d'être convenable, soumis, aimable et quelques autres agréables impossibilités.
Elle n'avait pas fini de descendre l'escalier, laissant le billet faire son oeuvre auprès du jeune rebelle, lorsque quelque chose passa à côté d'elle comme un éclair. Cela allait si vite et d'un mouvement si emporté, qu'elle ne devina pas tout d'abord ce qui pouvait bien dégringoler ainsi.
C'était le jeune gentleman qui, pour ne pas perdre une seconde, s'était mis à cheval sur la rampe. Grâce à ce moyen expéditif, il était arrivé avant elle sur le palier. Il l'y attendait et lui dit de son air le plus vertueux, dès qu'elle apparut :
« Quelle bonne amie vous êtes, Jo ! Avez-vous été bien maltraitée ? ajouta-t-il en riant.
– Non, Laurie ; votre grand-père est meilleur que vous, meilleur que nous tous ; s'il a l'air moins aimable, au fond il l'est plus.
– Vous pourriez bien avoir raison, Jo ! Ma foi, je vais aller l'embrasser, le remercier même de sa bourrade, et bien dîner.
– Vous ne pouvez rien faire de mieux, lui répondit Jo. Vous serez tout à fait remis lorsque vous aurez mangé. Messieurs les hommes crient toujours lorsqu'ils ont faim. »
Et, voyant que tout allait bien se passer, elle s'enfuit.
Laurie alla résolument rejoindre son grand- père ; leurs bras s'ouvrirent en même temps, et M. Laurentz fut tout le reste du jour d'une humeur charmante.
Chacun pouvait certes regarder la chose comme finie ; le gros nuage était à coup sûr envolé. Mais, d'un autre côté, un mal avait été fait : ce que d'autres avaient oublié, Meg s'en souvenait. Elle ne fit plus jamais allusion à une certaine personne, mais elle y pensa peut-être davantage, et, une fois, Jo, fourrageant dans le pupitre de sa soeur pour y chercher un timbre, trouva une feuille de papier sur laquelle elle put lire, écrits de la main même de Meg, ces horribles mots : Madame John Brooke. À cette vue, Jo gesticula tragiquement ; après quoi elle jeta l'inscription au feu, en se disant que la mauvaise plaisanterie de Laurie avait pourtant hâté pour elle ce qu'elle appelait « le jour du malheur ».