Laurie fait des bêtises et Jo rétablit la paix XXI
Cela dit, Meg s'enfuit soudain dans le bureau. À son grand étonnement, elle venait d'entendre le pas de Laurie dans le corridor, et M me Marsch reçut seule le coupable. Jo avait, tout en courant, et dans la crainte de n'être pas maîtresse de sa colère, modifié son plan de campagne. Au lieu de mettre les fers au feu de sa personne, elle se contenta de dire à Laurie que sa mère désirait le voir, sans le prévenir de ce qui l'attendait. Une fois averti, il n'aurait plus osé venir, et il fallait, avant tout, l'amener devant son vrai juge.
Dès que Laurie eut jeté un regard sur la figure de Mme Marsch, il pressentit tout, et se mit à tortiller son chapeau d'un air de culpabilité si évidente que, si on en eût douté, le doute n'eût plus été possible. Jo fut renvoyée, et passa son temps à se promener de long en large devant la porte, comme une sentinelle, car elle avait quelque crainte que le prisonnier ne s'échappât. Le bruit des voix dans le parloir devint tantôt fort et tantôt faible, et cela dura bien une demi-heure ; mais jamais les deux soeurs ne surent ce qui s'était passé pendant cette entrevue.
Lorsqu'elles furent rappelées, Laurie était à genoux près de Mme Marsch, dans une attitude tellement repentante que Jo, dans son coeur, lui pardonna immédiatement. Toutefois, elle ne trouva pas qu'il fût sage de le lui laisser voir. Meg reçut ses plus humbles excuses, et, ce qui valait mieux pour elle, fut confirmée par lui dans l'assurance que M. Brooke ne savait rien de tout cela.
« Et je prie Dieu qu'il ne l'apprenne jamais ! s'écria Laurie. Quant à moi, des chevaux sauvages ne m'arracheraient pas une parole sur ce triste sujet ! Vis-à-vis de cet homme que j'aime et que j'honore, l'abus insensé que j'ai fait de sa personnalité ne mérite pas de pardon. Il ne me pardonnerait pas et il aurait cent fois raison. Il m'a vu capable d'être un homme dans quelques meilleures occasions, et je perdrais à jamais son estime s'il connaissait ma sotte action. Vous Meg, vous me pardonnerez, je l'espère. Je ferai tout pour vous montrer combien je me repens, ajouta-t-il, je n'ai de ma vie été si honteux de moi-même !
– J'essaierai, Laurie ; je suis heureuse pour vous que vous jugiez que votre action n'est pas celle d'un gentleman. Pour la droiture et la franchise, j'aurais juré que vous étiez un homme. Devons-nous ne plus voir en vous qu'un écolier incapable de se rendre compte de la portée de ses actes ?
– Ce que j'ai fait, dit Laurie, est complètement abominable. J'ai mérité de perdre plus que votre amitié, votre estime ; vous refuseriez de m'adresser la parole pendant des mois que cette punition serait encore au-dessous de celle que je mérite. »
Tout en parlant, Laurie joignait les mains d'un air si désolé, il avait l'air si malheureux, si repentant, il était si près, il faut le dire, de fondre en larmes, son humiliation faisait tant de peine à voir que Meg sentait sa colère lui échapper peu à peu. À la fin, elle lui tendit la main tout en lui disant :
« En vérité, on peut tout pardonner puisque je vous pardonne. »
La figure sévère de Mme Marsch s'était radoucie, en dépit de sa volonté de garder rigueur à Laurie, lorsqu'elle l'entendit déclarer qu'il était prêt à faire toutes les pénitences que Meg, Jo et elle voudraient lui imposer, lorsque, pour conclure, s'adressant à elle, il lui dit qu'elle ne pouvait pas douter qu'il eût un sincère respect pour Meg et pour son caractère, et quand surtout il répéta qu'il lui était plus pénible de se sentir un si grave tort vis-à-vis de M. Brooke, de l'homme à qui il devait le peu de qualités qu'il avait, la paix se fit aussi de son côté.
Pendant ce temps, Jo restait à l'écart et essayait d'endurcir son coeur contre Laurie ; car enfin il demandait pardon à tous, mais à elle qu'il avait si effrontément mise en cause, il ne lui demandait rien. En vérité, c'était trop de sans- gêne.
Laurie la regarda une ou deux fois ; mais, comme elle ne faisait pas mine de lui pardonner, il se sentit repris d'un mouvement d'humeur d'autant plus vif contre elle qu'il avait compté davantage sur sa clémence. Aussi, quand il eut fini avec les autres, il se borna à lui faire un grand salut et partit sans lui adresser un mot.
Grâce à cette sotte manoeuvre Laurie s'en alla encore mécontent de lui-même, et, ce qui était souverainement injuste, plus mécontent de Jo, car enfin il avait attiré sur elle d'injurieux soupçons, et il ne lui avait pas donné satisfaction sur ce point-là.
Il faut dire que Jo avait, au milieu de toute cette affaire, fait fort bon marché de ses griefs particuliers, et que Laurie, qui la connaissait bien, avait cru le comprendre ; aussi, à peine était-il sorti, qu'elle se repentit de n'avoir pas été plus indulgente. Quand Meg et sa mère furent remontées dans la chambre de Beth, elle regretta d'avoir laissé partir Laurie sans que la réconciliation se fût faite entre lui et elle. Les mouvements de Jo étaient aussi rapides que sa pensée ; en un clin d'oeil, s'étant armée d'un livre qu'elle avait à reporter dans la grande maison, elle s'y rendit.
« M. Laurentz est-il chez lui ? demanda-t-elle à une domestique...
– Oui, miss, mais je ne crois pas qu'il soit visible maintenant.
– Serait-il malade ?
– Oh ! non, miss ; mais il vient d'avoir une scène avec M. Laurie qui est dans un de ses mauvais jours, et le vieux monsieur paraît si contrarié que je n'ose pas aller près de lui.
– Où est Laurie ?
– Il est enfermé dans sa chambre, et il a défendu que, pour quoi que ce soit au monde, on vînt l'y déranger. Je ne sais pas ce que va devenir le dîner ; il est prêt et personne n'est là pour y faire honneur.
– Je vais aller voir ce qui se passe, répondit Jo, je n'ai peur ni de l'un ni de l'autre. »
Et, montant l'escalier, elle frappa vigoureusement à la porte de Laurie.
Laurie ne répondant que par le silence, Jo commença à s'inquiéter.
« Serait-il malade ? se dit-elle. Tout cela a dû lui être si pénible et tant coûter à son orgueil qu'il pourrait bien en avoir les nerfs bouleversés. »
Une fois que cette idée fut entrée dans sa tête, ce n'était pas une porte fermée qui pouvait l'arrêter. Elle lui donna un si rude assaut qu'elle s'ouvrit brusquement. Jo était au milieu de sa chambre avant que Laurie fût revenu de sa surprise.
« J'avais, lui dit-elle, un motif de plus que les autres de vous en vouloir : on m'avait accusée d'être votre complice dans l'affaire des lettres. Avant vous j'avais eu à subir le mécontentement et les soupçons, immérités pour moi, de ma mère et de ma soeur. Ma colère avait le droit d'être plus durable, et cependant me voici prête à vous dire, moi aussi, que tout est oublié. »
Le visage de Laurie était plus sombre que la nuit.
« Au nom de Dieu, dit Jo, qu'y-a-t-il ? La façon dont s'est terminée votre explication, avec maman et Meg, ne saurait motiver la façon dont vous me recevez.
– Il y a, dit Laurie, que votre manque de confiance en moi, après m'avoir donné l'idée de la sottise qui a failli me brouiller avec les vôtres, vient de me brouiller irréparablement avec grand- père, et que vous seule êtes, après tout, la cause première de tout ce qui est arrivé.
– Je ne suis la cause de rien du tout, lui répondit Jo. On m'avait confié un secret, mon devoir était de le garder, même envers vous. J'avais promis, j'ai tenu ma parole, et Dieu sait que j'y ai eu du mérite, car j'avais bien envie de tout vous dire. Vous seul, convenez-en, avez eu tort de vouloir me faire manquer à ma promesse, à mon devoir.
– Je n'ai à convenir de rien avec vous, répondit brusquement Laurie. Mes comptes sont réglés avec Meg et avec votre mère, c'est assez de deux comptes de ce genre dans le même jour et dans la même famille, et je n'ai pas à m'occuper d'un troisième. Je suis votre aîné, mademoiselle, ne l'oubliez pas...
– Vous êtes mon aîné, c'est certain, mais de si peu pour les mois et de si peu surtout pour la raison, que... mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Soit, dit Jo, je ne venais ni vous demander ni vous faire des excuses. Tout est arrangé entre ma famille et vous, c'est en effet le principal ; mais cela dit, pourquoi me faites-vous cette figure ?
– Pourquoi ! dit Laurie en bondissant dans un subit accès de rage, pourquoi ? Je viens, toujours à cause de vous, de recevoir un tel affront de mon grand-père, que je ne puis désormais demeurer sous son toit. Et elle me demande pourquoi j'ai la figure d'un homme exaspéré ? J'ai été pris au collet, entendez-vous, et jeté par mon grand-père à la porte de sa chambre ! Est-ce le moment de rire, s'il vous plaît ?
– Grand Dieu ! s'écria Jo. Et comment donc puis-je être responsable d'un fait pareil ?
– Comment ? Mais toujours de la même façon. Si, au lieu de me faire des mystères de l'affaire de Meg, vous m'aviez tout dit, j'aurais gardé votre secret et n'aurais pas eu la stupidité, pour pénétrer vos mystères, de faire ce que j'ai fait. Dès lors, rien avec vos parents, et puis après, rien avec grand-père, car les deux choses s'enchaînent et n'en font qu'une. Grand-père a voulu savoir pourquoi Mme Marsch m'avait fait promettre de ne rien révéler du motif de nos explications. J'ai dû refuser à grand-père de lui rien dire de ce qui était le secret des autres et non le mien. Il s'est irrité, il s'est emporté, et il m'a fait l'affront irréparable que je viens de subir. »
Jo était atterrée.
« Et cependant, Laurie, disait-elle, j'ai eu raison de me taire avec vous, et la preuve, c'est que vous avez eu raison de vous taire à votre tour, même avec votre grand-père. Un moment viendra où votre refus de dire le secret de Meg à votre grand-père vous fera comprendre mon refus de le trahir pour vous au début de toute cette histoire. Mais ce n'est pas de moi ni de vous qu'il s'agit, nous nous arrangerons plus tard, c'est de ce qui vient de se passer entre vous et votre pauvre grand-père ; vous vous y serez mal pris sans doute.
– Mon pauvre grand-père ! s'écria Laurie, plaignez-le ! Ah ! si tout autre que lui...
– Mais, dit Jo, ce n'est pas de tout autre que lui, c'est de lui, de lui seul qu'il s'agit, d'un vieillard et d'un grand-père, et pour un fait que vous lui expliquerez un jour, pour un refus qu'il sera le premier à comprendre, quand un autre que vous pourra lui en confier les motifs. Son mouvement de violence n'est pas un affront. Si vous lui aviez dit : J'ai juré à Mme Marsch de me taire, il ne se fût pas irrité.
– Les femmes n'entendent rien à ces questions d'honneur, dit Laurie ; avec votre permission, je me sens meilleur juge et meilleur gardien de ma dignité. Pour rien au monde je ne continuerai à vivre en face de celui qui vient de me traiter comme un esclave, celui-là fût-il cent fois mon grand-père et fût-il plus vieux que le monde. C'est précisément parce que je ne puis lui demander réparation de l'offense qu'il m'a faite, que mon parti est pris de ne pas me retrouver en sa présence. Demain matin, je serai en route pour Washington. Grand-père apprendra ainsi que je n'ai besoin, pour me tenir droit, du tablier de personne. Je m'embarquerai, je voyagerai, je ferai le tour du monde, je gagnerai ma vie ; bref, je serai indépendant, je ne devrai rien qu'à moi- même.
– Vous serez bien heureux, dit Jo, oubliant subitement, devant les visions de Laurie, son rôle de conseil et de Mentor.
– Vous en convenez. Je serai non seulement plus heureux, mais bien heureux ! Vous voyez donc que j'ai pleinement raison. Eh bien, au lieu de contrarier mon dessein, aidez-moi à l'accomplir, Jo, et tenez ! – on eût dit qu'il recevait d'en haut une illumination subite,
–faites mieux, faites-vous mon associée. Venez avec moi surprendre votre père à Washington, venez dire à Brooke les soucis que, sans s'en douter, il nous a causés. Quand il saura que c'est lui et lui seul qui, en somme, est la cause de la crise qui nous aura forcés à partir, pourra-t-il nous blâmer ? Non. Il nous aidera, au contraire, à nous tirer d'affaire, et en cela il ne fera que son plus strict devoir. Un peu de courage, Jo ; nous laisserons une lettre pour votre mère et pour grand-père, où nous les avertirons que nous allons retrouver M. Marsch. Nous l'aiderons à se guérir, et après, à guérir les autres ; nous serons ses aides. Les bras manquent à l'armée, les bras de femmes aussi bien que les bras d'hommes pour soigner les malades. Votre père sera ravi d'avoir deux aides jeunes et fidèles sur lesquels il pourra compter à la vie et à la mort. »
Jo battait des mains. Si inconsidéré, quelque absurde que fût le plan de Laurie, il était de son goût. Elle n'y voyait qu'une chose, l'étourdie : la pensée de revoir plus tôt son père, de remplacer tout d'abord sa mère auprès de lui ; cela lui faisait tout oublier et séduisait ce qu'il y avait d'aventureux dans sa folle imagination. La perspective de partager, une fois réunie à son père, la vie de M. Marsch dans les camps, dans les ambulances, au milieu de glorieux périls, la fascinait ; ses yeux étincelaient. Elle se voyait au milieu des combats, ramassant, au plus fort du feu, les blessés, consolant les mourants. Si la fenêtre eût été ouverte, si elle n'avait eu qu'à s'envoler, elle aurait dit oui à ce fou de Laurie, et on les eût vus s'élancer subitement dans l'espace ; mais ses regards tombèrent heureusement de la fenêtre de Laurie sur celle de la vieille maison qui contenait sa mère et ses soeurs, et elle secoua la tête comme pour en faire bien vite sortir des fantômes.