Championne de France de cyber-harcèlement | Marion Seclin | TEDxChampsElyseesWomen
Traducteur: Morgane Quilfen Relecteur: Claire Ghyselen
Je suis championne de France.
Vous me regardez, vous vous dites :
« Bah, avec ces jambes, peut-être saut en longueur, je sais pas. »
« Comment ça se fait, si c'est une championne,
qu'on n'ait jamais entendu parler d'elle ? »
Non.
Je suis championne de France dans une catégorie plus accessible,
tout le monde peut participer
et en général, tout le monde participe sans trop le vouloir.
Depuis l'été 2016, je suis championne de France de cyber-harcèlement.
(Quelqu'un siffle)
Pas parce que -- merci beaucoup, merci.
Alors, ce n'est pas parce que j'ai participé,
je précise, c'est parce que j'ai subi.
J'ai subi un des plus impressionnants cas de cyber-harcèlement de France :
plus de 40 000 commentaires menaçants, insultants, violents,
en un peu plus d'un an, c'est un record !
Là, vous vous dites
que j'aurais mieux fait de choisir le saut en longueur,
ça aurait été moins éprouvant.
Je travaille sur internet.
Je fais des vidéos dans « le monde virtuel ».
Le monde virtuel où je montre mon vrai visage,
où je parle avec ma vraie voix
et où je dis des choses que je pense vraiment.
Le monde virtuel qui est presque comme ce monde-là, où vous me voyez,
où on respire le même air.
Le monde virtuel qui est à portée de main, sur nos téléphones portables ;
où l'on passe plusieurs heures par jour pour se divertir ou travailler.
Et dont on n'arrive pas tellement à se passer
puisqu'en France, plus de 80% des foyers ont un accès à internet.
Le monde virtuel qui est finalement exactement comme ce monde-là
qu'on appelle en opposition « la vraie vie ».
Parce que finalement,
c'est ça la seule différence entre le monde virtuel et le non virtuel,
c'est qu'on ne peut pas se voir avec nos yeux.
Mais on va en revenir sur mon record, si ça ne vous dérange pas.
Je n'ai pas volé ce titre, j'aimerais qu'on en parle un peu.
A quoi ça ressemble, le cyber-harcèlement ?
Si vous avez des enfants en bas âge
ou si vous êtes vous-même très souvent connecté,
il faut savoir que --
Ah ça.
[Salope de mes couilles]
C'est pas bien méchant.
Qu'est-ce que je disais ?
Si vous avez des enfants qui vont bientôt vivre avec leur époque
et donc passer la plupart de leur temps en ligne,
il faut que vous sachiez que --
Excusez-moi ? Allô ? Bonjour.
J'ai l'impression que je n'ai pas toute votre attention.
Je vous propose qu'on attende que ça passe.
(Des commentaires insultants apparaissent à l'écran)
Ça va, vous ?
Ça ne marche pas.
Non, je sais !
Vous savez ce qu'on va faire ? On va les ignorer !
Ça ne marche pas trop non plus,
parce que vos regards sont là
alors que c'est moi qui parle.
Ouais.
On va arrêter là parce que, même à cette vitesse,
40 000 menaces de mort, menaces de viol et insultes,
ça peut être très, très long.
Et puis ce n'est pas si facile à ignorer finalement.
Vous voulez connaître le trajet de ces messages ?
De la pensée d'un vrai humain,
qui a tapé ces messages sur son vrai clavier,
par le monde virtuel pour arriver dans ma vraie vie
où mes vrais yeux ont lu ces messages et où mon vrai cerveau les a compris.
Il n'existe pas de monde virtuel.
Tout ce qu'il se passe en ligne se passe dans la vraie vie.
On va fermer l'onglet parce que ça vous déconcentre trop, hein ?
Allez, fermez-moi ça !
Vous devez vous demander ce que j'ai fait pour mériter ça.
Je me fais insulter.
On est en France, il y a des lois
et c'est vrai, les menaces de mort, de viol et les insultes,
ça ne rentre pas dans ce qu'on appelle la liberté d'expression.
L'injure publique en France est passible de 12 000€ d'amende.
Je suis dans mon bon droit,
je peux très bien aller porter plainte contre fandejewels60,
xptdr22 ou hervesuperman.
Je ne sais rien sur ces gens
si ce n'est peut-être leur département de naissance,
je ne suis pas sûre.
Mais vous imaginez, 40 000 personnes dont je n'ai pas l'identité ?
Comment est-ce que c'est possible
que 40 000 personnes n'aient pas mieux à faire dans leur vraie vie
que m'atteindre moi, dans ma vraie vie ?
Ça a commencé en été 2016, il y avait les Jeux Olympiques de Rio,
potentiellement des tonnes de trucs très intéressants à faire !
Les épreuves de saut en longueur, par exemple.
C'est fou !
Et puis, ce n'est pas moi contre 40 000 personnes.
C'est moi contre une personne, plus une personne,
plus une personne, plus une personne... Vous avez compris la suite.
Je n'ai pas le temps, ni l'énergie, ni les moyens
de porter plainte contre 40 000 pseudonymes !
Vous avez déjà porté plainte contre quelqu'un ?
Vous connaissez les démarches administratives
pour porter plainte contre quelqu'un en France ?
C'est très long. Contre une personne.
Donc imaginez contre 40 000 personnes.
Je n'ai pas envie de porter plainte contre X,
parce que c'est pas X qui me harcèle, ce sont des vrais gens.
J'en viens à me demander qui sont ces vrais gens.
Et comment c'est possible que 40 000 vrais gens ignorent la loi ?
Est-ce que vous la connaissiez la loi sur l'injure publique ?
Bah non. Mais en fait, moi non plus.
Je ne sais pas pourquoi je vous demande ça.
J'ai dû chercher cette loi quand ça m'est arrivé.
J'imagine que si vous n'avez jamais été agressé en ligne,
il n'y a pas de raison que vous sachiez
que l'injure publique est passible de 12 000€ d'amende.
Ça ne s'apprend pas à l'école.
Non, non. A l'école, on apprend à placer le Rhône sur une carte de France.
On apprend le théorème de Thalès.
Et puis on apprend les règles élémentaires du vivre ensemble dans la société
comme le respect, la tolérance, la politesse...
Et puis on apprend aussi que nul n'est censé ignorer la loi.
Donc dans un pays où l'on apprend à se respecter
et qu'ignorer la loi n'est pas une excuse pour l'enfreindre,
statistiquement, il n'y a aucune chance
pour qu'une personne se fasse harceler par 40 000, hein ?
Yes.
Il y a peut-être un petit problème avec l'éducation.
Je vous vois, vous vous demandez qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça.
Est-ce que j'ai pris publiquement parti dans le débat
pain au chocolat-chocolatine ?
(Rires)
Il y a la loi, il y a l'éducation et puis il y a le contrôle social.
Le contrôle social, c'est ce qui fait
que vous faites la queue à la Poste
et ne dépassez pas tout le monde, pour ne pas passer pour un malotru.
C'est ça qui fait que personne ne prend jamais la dernière part de gâteau,
pour ne pas passer pour un malpoli.
Le contrôle social, c'est quand on fait attention à notre comportement
à cause du regard des gens.
Là, dans ce cas-là,
40 000 personnes ne respectent pas la loi, qu'ils la connaissent ou non,
ils ne sont pas aidés par l'éducation qui ne leur a pas donné les clés
et puis ils ont l'air d'être complètement exempts de contrôle social
et même au contraire,
la dynamique de groupe les pousse à continuer.
« Bah attends, si machin l'a insultée et qu'il n'a pas été puni,
c'est pas grave si moi je le fais aussi. »
J'ai bien conscience que ces gens ne se sont pas ligués contre moi,
que ce n'est pas une conspiration, mais peu importe,
c'est ça, le harcèlement.
C'est une accumulation d'agressions et d'insultes
à l'égard de quelqu'un, dans le temps dans le but de lui nuire.
Ça marche bien.
Ça marche bien.
On est ligués, on n'est pas contents et on crie fort.
Face à ça -- j'étais sur des sites.
Sur un site, sur un réseau social,
il y a forcément une loi, une politique, des règles.
Donc forcément, logiquement,
en m'adressant aux modérateurs de ces réseaux sociaux,
je devrais réussir à obtenir
au mieux, la suppression des comptes qui me harcèlent,
au pire, la suppression des messages qui m'insultent, qui sont hors-la-loi.
Mais tous les sites et les réseaux sociaux répondent la même chose :
« Ce n'est pas de ma faute.
En fait, moi je ne suis pas un média, je suis un diffuseur
donc je ne prends pas parti. »
Face à ça, moi je cherchais simplement des solutions.
J'ai cherché réparation avec la loi.
J'ai cherché de l'espoir dans l'éducation
en me disant que mon exemple servirait peut-être à quelque chose.
Et puis j'ai cherché du soutien et de la solidarité
avec les réseaux sociaux, les médias.
Décidément !
Je me serais sentie moins seule, moins isolée, moins stigmatisée.
J'avais envie, au lieu d'entendre :
« Oh, c'est pas la vraie vie ! »
ou « Bah t'as qu'à les ignorer ! »,
non, j'avais envie qu'on me dise
que ce que je vivais, ce n'était pas normal,
que j'avais des raisons d'en souffrir.
J'avais envie de me retrouver avec le visage plein de coups
pour qu'en me regardant, on se dise :
« Il y a un problème ! Qu'est-ce que c'est ?
Viens, on s'en occupe. »
J'avais envie qu'on arrête de me dire qu'il suffisait que je ferme les onglets
pour que les « Sale pute, va mourir » disparaissent.
Je me suis sentie complètement désemparée.
Ouais, il s'agit de ma vie.
Ça peut être la vie de n'importe qui.
Ça peut être votre vie. Ça peut être la vie de vos enfants.
Ça peut être la vie de vos grands-parents s'ils aiment surfer.
C'est la vie aujourd'hui de beaucoup d'adolescents
qui ont tenté de mettre fin à la leur.
Et puis, il y a quelque chose qui m'a frappée.
Moi aussi, j'ai déjà fait des erreurs en ligne.
J'ai déjà envoyé un commentaire malveillant et insultant
à quelqu'un qui disait des choses contre lesquelles j'étais profondément.
Et je me suis déjà dit que parce que moi, j'étais engagée
et j'avais un vrai combat, je défendais des avancées sociales,
j'avais le droit d'insulter quelqu'un.
Mais on ne peut pas vouloir changer les comportements et les mentalités
et utiliser les mêmes armes que ceux qui nous attaquent.
On peut tous se faire harceler en ligne.
Et on peut tous participer à un harcèlement.
Même si c'est une fois.
Même si c'est noyé au milieu de 40 000 personnes.
Même si nous, on avait des très bonnes raisons de le faire.
Si autant de gens, sans se donner le mot, sans se liguer contre moi,
ont eu un impact aussi puissant et négatif sur ma vie,
imaginez l'impact de commentaires positifs !
Si on réussit individuellement à générer des vagues de haine,
logiquement, on devrait réussir individuellement
à générer des vagues d'amour, de soutien, de bienveillance.
Si on accepte qu'une poignée de gens haineux
puisse avoir un tel impact sur la vie de quelqu'un,
il faut prendre conscience qu'une poignée de gens bienveillants
peuvent avoir un tel impact sur la vie de quelqu'un.
On est maître de notre impact.
Contrairement à ce que l'on m'a beaucoup répété,
ce n'est pas plus facile d'insulter en ligne.
Bah non.
Regardez, « salope », c'est 6 lettres, « merci », c'est 5 lettres.
Bim ! Une lettre de moins.
On a le pouvoir de changer ça.
Je me suis rendu compte dans ma position --
parce que je ne suis pas la première ni la dernière à me faire harceler --
mais je me suis rendu compte
dans ma position unique de cible de harcèlement
qu'il n'y a pas d'un côté, les gens qui harcèlent,
au milieu, les témoins,
et de l'autre, les gens qui soutiennent.
Non.
Il y a ceux qui font partie du problème et ceux qui font partie de la solution.
Je ne vous demande pas
d'aller vous battre dans une guerre qui n'est pas la vôtre ;
d'aller débattre avec des gens qui ne sont pas d'accord avec vous.
Je ne vous demande pas de devenir des soldats du bien.
Je ne vous demande pas d'utiliser un hashtag, non.
Je vous propose juste de donner l'exemple,
de prendre l'habitude de communiquer votre satisfaction en ligne,
votre amour, pourquoi pas, ou juste votre présence ;
de commenter, de liker,
de mettre un pouce bleu, pour ceux qui ont la ref,
et puis de laisser un commentaire constructif,
même s'il est négatif.
Et puis, si vous n'avez pas le temps, un émoji cœur suffira.
Si on crie plus fort notre satisfaction,
on n'entendra plus du tout ceux qui crient leur haine.
On fera trop de bruit.
C'est très important
que la bienveillance se réapproprie l'espace de discussion en ligne.
Je ne vous ai toujours pas dit
ce que j'avais fait pour mériter ça, hein ?
Vous voulez savoir ?
Eh ben, j'ai fait exactement
ce que je viens de faire devant vous ce soir :
j'ai exprimé publiquement mon opinion sur le harcèlement.
Et si vous venez de voir cette vidéo en ligne,
n'hésitez pas à laisser un commentaire ou un cœur.
Merci.
(Applaudissements)