#84 - Le français est-il une langue sexiste ? (2)
Alors maintenant, on va essayer de comprendre pourquoi le français est accusé d'être une langue sexiste. En français, il n'y a pas de genre neutre, contrairement aux langues slaves par exemple, comme le russe, le polonais et même au latin. Dans la langue latine, il y avait un genre neutre, mais en français, ce genre a disparu et de facto, c'est le masculin qui remplit cette fonction. C'est le masculin qui joue le rôle de genre par défaut, de genre générique. Bref, c'est le masculin qui remplace le neutre. Au contraire, le féminin, c'est un genre qui est vraiment marqué. C'est un genre qui est tout sauf neutre. Et ça, ça a des implications très concrètes pour la langue.
Par exemple, quand on veut parler des étudiants en général, des étudiants et des étudiantes, eh bien on dit juste les étudiants, alors qu'en France, il y a plus de filles qui sont étudiantes que de garçons. Mais quand on parle d'une manière générale, on dit «les étudiants» parce que le masculin est le genre neutre. De la même manière on dit «les Français» et pas «les Françaises» quand on veut parler de tous les Français, les Français en général, alors qu'il y a plus de femmes que d'hommes parmi les Français. Mais comme le masculin est le genre neutre, eh bien on dit «les Français».
Mais c'est pas tout ! Dans la grammaire française, le masculin l'emporte sur le féminin. Ça veut dire que le masculin est plus fort que le féminin. Ça, c'est une règle que tous les petits Français et les petites Françaises apprennent à l'école. Moi, je me souviens, c'était ma prof, madame Robin, qui avait écrit ça un jour au tableau et elle nous avait demandé de souligner trois fois en grammaire pour bien montrer que cette distinction concernait seulement la grammaire. Cette règle, elle signifie que quand on a la phrase «un homme et une femme» après l'adjectif doit être accordé au masculin. On doit dire : «un homme et une femme intelligents» et pas «intelligentes» parce qu'il y a «un homme» qui est un nom masculin donc, il faut accorder au masculin. Et ça, ce serait aussi le cas si on parlait d'un groupe dans lequel il y a un homme et un million de femmes. On dirait aussi «cet homme et toutes ces femmes sont intelligents». Donc voilà, c'est quelque chose qui ne semble pas logique mais en grammaire, en français, le masculin l'emporte sur le féminin. Ça, c'est une règle qui a été inventée au XVIIème siècle. Avant ça, on avait une autre règle qui était l'accord de proximité. On accordait l'adjectif avec le nom qui était le plus proche. Dans l'exemple précédent, avant, au XVIIème siècle, on aurait dit «un homme et une femme intelligentes» parce que l'adjectif est plus proche de «femme» que d'«homme» dans la phrase. C'est ça qu'on appelle l'accord de proximité.
Bref, au XVIIème siècle, les linguistes qui ont voulu formaliser la langue française, qui ont voulu lui donner des règles, ils ont inventé cette règle, disant que le masculin l'emporte sur le féminin et ensuite elle a été transmise grâce à l'école obligatoire à la fin du XIXème siècle. Donc, voilà, aujourd'hui, tous les Français et toutes les Françaises connaissent bien cette règle. Le problème, c'est que cette règle, elle peut prêter à confusion. C'est vrai, les petits garçons peuvent se dire : le masculin l'emporte sur le féminin. En fait, ça signifie que nous, les garçons, on est plus forts que les filles. Bon peut-être que les petits garçons ne se disent pas ça de manière aussi claire, mais inconsciemment, c'est quelque chose qui peut les influencer et influencer leur vision du monde.
Mais en plus de sa grammaire, le français est accusé d'être une langue sexiste à cause de son lexique. Par exemple, il y a de nombreuses professions qui pendant longtemps existaient seulement à la forme masculine : un docteur, un professeur, un chef, un ingénieur, un avocat, etc. Toutes ces professions nobles étaient en général occupées par des hommes et elles étaient même réservées aux hommes, donc la forme féminine n'existait même pas. Et ça, ça a été le cas pendant longtemps, même quand des femmes ont commencé à occuper ces fonctions, ce qui a donné lieu à des choses assez bizarres, à des phrases assez bizarres. Par exemple : «le ministre est enceinte». Enceinte, vous savez, c'est quand une femme attend un enfant. Donc voilà, «ministre», c'est une profession qui existe seulement à la forme masculine donc la phrase, ça donne «le ministre est enceinte».
Il y a d'ailleurs un linguiste, Bernard Cerquiglini, qui a écrit un essai qui porte ce titre, Le ministre est enceinte, pour montrer toutes ces bizarreries, toutes ces choses incohérentes qui sont liées au genre dans la langue française. Il faut savoir aussi que jusque dans les années 90, «l'ambassadrice», ça voulait dire «la femme de l'ambassadeur». Ce n'était pas une femme qui occupait cette fonction d'ambassadeur, mais c'était la femme de monsieur l'ambassadeur. C'est la même chose quand on disait «madame la présidente», ça signifiait «la femme du président». Selon une règle de l'Académie française, il faut dire,«Madame le Président», quand cette femme occupe la fonction de président.
Il y a même des noms de professions qui existaient au féminin, il y a plusieurs siècles, et qui ont disparu, par exemple : «autrice». «Autrice» donc c'est le féminin de auteur, une personne qui écrit un livre, par exemple, «un auteur», «une autrice». «Autrice», c'est un mot qui existait jusqu'au XVIIème siècle, mais il a disparu ou plutôt, on l'a fait disparaître au moment de la normalisation de la langue qui correspond à la création de l'Académie française. L'Académie française a refusé ce mot «autrice» parce qu'elle considérait que le métier d'auteur ne convenait pas aux femmes, que la langue devait refléter ce qu'il y a de plus noble dans la société et pour l'Académie française, à cette époque, ce qu'il y avait de plus noble dans la société, c'était l'homme, donc le masculin.
Bref, cette question de la féminisation des professions, elle est très importante aujourd'hui parce qu'aujourd'hui, il y a évidemment beaucoup de femmes qui ont accès à ces professions, qui occupent ces professions ou ces fonctions et donc qui demandent à ce qu'elles soient féminisées.
Justement, c'est tout le débat qui existe autour de l'écriture inclusive. L'écriture inclusive elle a pour vocation d'assurer une égale représentation des femmes et des hommes dans la langue. Cette écriture inclusive, vous l'avez peut être vue si vous allez sur des sites avec des offres d'emploi. Aujourd'hui, elle est très utilisée pour les offres de travail, les offres d'emploi. Par exemple, moi, quand j'ai publié une annonce pour recruter un ou une professeure, eh bien j'ai utilisé l'écriture inclusive. J'ai mis un point au milieu en disant : recherche un•e professeur•e. Donc ça veut dire : recherche un ou une professeur ou professeure (masculin ou féminin). C'est assez difficile à expliquer, mais si vous cherchez : «écriture inclusive point milieu», vous allez voir à quoi ça ressemble.
L'idée ici, c'est de ne pas mettre le «e» entre parenthèses, car ça peut donner l'impression que les femmes ne sont pas vraiment importantes, mais au contraire de montrer que ces offres d'emploi concernent aussi bien les hommes que les femmes pour donner une présence aux femmes et qu'elles ne soit plus invisibles dans ses offres d'emploi.
Alors, l'écriture inclusive, elle a beaucoup de détracteurs parce qu'elle est assez difficile à lire. Les détracteurs disent qu'elle est illisible et que pédagogiquement, elle est assez difficile à expliquer. Moi, je m'en rends compte maintenant en essayant de vous expliquer ça dans un podcast, c'est pas forcément le meilleur format, mais bon. Bref, l'Académie française, elle, a même qualifié l'écriture inclusive de «péril mortel», un danger mortel pour la langue française. Donc voilà, aujourd'hui, elle fait vraiment débat.
Et bien sûr, l'écriture inclusive, c'est pas seulement ça. C'est aussi l'objectif de féminiser les noms de professions, comme j'ai déjà dit avant, avec le mot «auteure» avec un «e» ou «autrice», «professeure» avec un «e», «présidente» avec un «e», etc., que tous ces noms de professions qui étaient seulement masculins jusqu'ici existent aussi à la forme féminine.
Et puis, l'écriture inclusive propose de ne pas utiliser le masculin par défaut. Moi, d'ailleurs, je me suis un peu adapté à ça. Je… si je me souviens bien, dans les premiers épisodes, je disais seulement : «salut à tous». Donc ça, c'est une utilisation du masculin par défaut. Mais maintenant, vous savez que je dis : «salut à toutes et à tous», autrement dit, j'inclus aussi bien les femmes que les hommes. Et surtout, je donne la même visibilité aux femmes et aux hommes. Le président Macron fait la même chose dans ses discours. Il dit «Françaises et Français», alors qu'avant en général, quand le président s'adressait aux Français et aux Françaises, il disait seulement «Français».
Donc voilà, il y a cette idée de ne pas utiliser le masculin par défaut, mais aussi de rétablir l'accord de proximité, vous savez cette ancienne règle qui existait avant que l'Académie française se mêle de cette histoire. Et puis, de changer les expressions dans lesquelles il y a le mot «homme», par exemple «les droits de l'Homme», et d'utiliser à la place le mot «humain», «les droits humains». Ça, on le fait déjà dans certains pays francophones, mais en France non. En France, on continue de dire «les droits de l'Homme», ce qui est assez bizarre parce que justement, dans la Déclaration des droits de l'Homme, il y a cette idée que personne ne doit être discriminé en fonction de son sexe. Mais c'est vrai que quand on dit «les droits de l'Homme», eh bien on semble laisser les femmes de côté ou bien les considérer un peu comme invisibles.
Ce débat sur l'écriture inclusive en France, il est très vif. Il y a vraiment deux camps qui sont bien marqués et qui n'hésitent pas à s'écharper dès qu'ils en ont l'occasion, à se disputer, à s'attaquer. Et c'est un débat qui a donné lieu à beaucoup de polémiques dans les médias, avec souvent des caricatures d'un côté comme de l'autre. C'est assez difficile d'avoir un débat raisonné sur cette question, en tout cas en France, parce qu'il déchaîne les passions.
Mais aujourd'hui, les choses commencent à changer. Par exemple, en février 2019, l'Académie française a publié un rapport dans lequel elle recommande d'accepter la féminisation des noms de professions, alors que jusqu'à ce moment là, elle y était totalement opposée. Dans ce rapport, l'Académie française a dit qu'il n'existe aucun obstacle de principe et que ça suit simplement l'évolution de la société. Dans cette formulation «aucun obstacle de principe», on voit que l'Académie française n'est pas très enthousiaste et qu'elle a peut-être publié ce rapport à contrecœur. Ah oui, ça, c'est une bonne expression: «à contrecœur», ça veut dire faire quelque chose, mais sans en avoir vraiment envie, contre votre cœur, contre votre envie. L'Académie française a admis à contrecœur que les noms de professions peuvent être féminisés. Et quand on regarde la composition de l'Académie française, on voit qu'il y a seulement 5 femmes sur 36 membres au total. Donc voilà on comprend un peu pourquoi cette évolution a pris tellement de temps au sein de l'Académie française.
Au contraire, dans les autres pays francophones comme le Canada, la féminisation des professions a été beaucoup plus rapide et elle est beaucoup plus avancée qu'en France. Oui, mais peut-être que vous vous demandez pourquoi cette question importante. Est-ce que vraiment, ça vaut la peine de perdre son temps sur ces histoires de féminisation de profession, de masculin qui l'emporte sur le féminin, etc. Alors, il faut savoir qu'aujourd'hui, en France, il existe des inégalités de salaires entre les hommes et les femmes pour un même poste, un même diplôme et un même niveau d'expérience. Les femmes gagnent en moyenne entre 20 et 25 % de moins que les hommes. Alors peut-être que pour faire changer les mentalités, il faut aussi changer la langue.
Ça, c'est une idée qu'on retrouve chez le célèbre philosophe français Henri Bergson, un philosophe du début du 20ème siècle, qui s'est intéressé aux questions de la mémoire, de la religion, de la morale, qui était membre de l'Académie française, lui aussi, prix Nobel de littérature en 1927, bref, quelqu'un qui connaît bien la langue française, et il a écrit un essai sur le rire dans lequel on peut lire : «Nous ne voyons pas les choses mêmes, nous nous bornons, le plus souvent, à lire des étiquettes collées sur elles». Cette citation elle est assez célèbre. «Nous ne voyons pas les choses mêmes», ça veut dire les choses en elles-mêmes, les choses telles qu'elles sont. «Nous nous bornons», (se borner, c'est un verbe qui veut dire se limiter), «nous nous bornons le plus souvent à lire des étiquettes collées sur elles», les étiquettes collées sur ces choses. Une étiquette, c'est comme un label. Ici, Bergson nous dit qu'on ne voit pas les choses comme elles sont mais on voit seulement les étiquettes qui les représentent. En fait, Bergson pense que les mots simplifient la réalité. Par exemple, le mot «amour», c'est une version simpliste d'un sentiment complexe, peut-être même de plusieurs sentiments. C'est quelque chose qui est assez difficile à décrire et qui n'est pas ressenti de la même manière par chacun. En fait, les mots ne peuvent pas restituer toute la complexité, toutes les nuances de notre expérience. Le problème, c'est qu'on a souvent tendance à penser avec ces mots. Par exemple, si on dit «je suis triste», c'est un peu simpliste. En réalité, on ressent plusieurs sentiments différents et ce mot «triste», ça ne reflète pas forcément toute cette complexité.
Justement, il y a une autre hypothèse très célèbre en linguistique, l'hypothèse de Sapir-Whorf, c'étaient deux linguistes et anthropologues américains de la première moitié du XXe siècle, qui dit que les représentations mentales dépendent des catégories linguistiques. Autrement dit, que la façon dont on perçoit, dont on voit le monde dépend du langage. Il y a un exemple célèbre qui avait été utilisé par Whorf, un exemple qui concerne les Esquimaux. Whorf pensait que les Esquimaux avaient trois mots pour décrire la neige parce que la neige, c'est quelque chose qui est plus présent dans la vie des Esquimaux que dans celle des Américains par exemple, et que grâce à ces mots, les Esquimaux avaient une vision différente de la neige par rapport à celle des Américains. En réalité, ça c'est faux et ensuite, ça a été démenti par de nombreux linguistes. Les Esquimaux n'ont pas trois mots pour décrire la neige, ni même plus d'ailleurs. Mais cette hypothèse de Sapir-Whorf elle a inspiré de nombreuses recherches par la suite.
Par exemple, en 2013, il y a trois professeurs de Cambridge qui se sont intéressés à l'influence des genres sur des francophones et des anglophones. Pour ça, ils ont pris certaines professions, par exemple la profession d'assistante sociale. C'est vrai qu'en français, on utilise plutôt cette profession au féminin : «une assistante sociale». Donc une assistante sociale, c'est une personne qui est là pour aider les familles en difficulté, pour les aider avec leurs problèmes financiers, les problèmes des enfants à l'école, etc. Mais quand on utilise le pluriel en français, on utilise le masculin parce que c'est le genre par défaut. Donc, ces profs de Cambridge, ils ont demandé à des francophones ce qu'ils pensaient quand ils entendaient les mots «assistants sociaux». Et quand des francophones entendent ça, ils pensent à des hommes, même si c'est une profession plutôt féminine. Pourquoi ? Parce que le genre influence notre représentation. Quand on entend «des assistants sociaux» comme c'est le masculin, on pense forcément à des hommes.
Au contraire, les anglophones, quand ils entendent «social workers», ils pensent à des femmes parce que c'est une profession qui est plutôt occupée par des femmes. On voit ici que le genre grammatical influence notre perception, alors que les anglophones sont seulement influencés par les stéréotypes de cette profession et pas par leur grammaire.
Par extension, on peut comprendre pourquoi, quand une petite fille entend le mot, «un ministre», elle pense à un homme et pas à une femme. Et le problème, c'est que comme ces professions existent seulement au masculin, eh bien les petites filles peuvent moins s'y identifier que les petits garçons. Bien sûr, je ne suis pas en train de dire que la langue est le seul responsable des inégalités hommes femmes. C'est un problème beaucoup plus complexe que ça. Mais comme le langage a le pouvoir d'influencer notre façon d'appréhender la réalité, il est un enjeu de pouvoir donc il est rarement neutre.
Un dernier exemple, c'est le roman 1984 écrit par Orwell. Vous savez que dans ce roman, le pouvoir invente une langue, la novlangue, pour empêcher de pouvoir formuler des idées contestataires, des idées d'opposition. Donc voilà en essayant de contrôler la langue, le pouvoir espère contrôler les idées.
En conclusion, on peut dire qu'il est difficile de nier que la langue française ne traite pas les hommes et les femmes de la même manière, aussi bien au niveau du lexique que de ses règles de grammaire. C'est peut-être une des nombreuses raisons qui expliquent pourquoi les femmes n'ont pas eu le droit de vote en France et en Italie avant 1945, soit plus de 25 ans après les Etats-Unis et le Royaume-Uni, des pays anglophones. Mais les règles fixées par l'Académie française au 17e siècle, elles, n'ont rien de naturel ou de supérieur d'un point de vue linguistique. C'était seulement la décision d'un groupe qui était composé exclusivement d'hommes. En fait, la langue est toujours le produit d'une société, de ses locuteurs et de son évolution.
Au final, c'est l'usage qui décide, pas les institutions. Aujourd'hui, la place des femmes dans la société n'est plus la même, donc la langue doit refléter et accompagner cette évolution. Et en encourageant ces changements dans la langue on arrivera plus rapidement à une meilleure égalité entre les hommes et les femmes dans nos sociétés.
Voilà, on arrive à la fin de cet épisode. Merci de m'avoir écouté jusqu'au bout. J'espère que vous avez appris des choses intéressantes. Comme toujours, n'hésitez pas à partager vos impressions en laissant un commentaire sur le site, sur la page de l'épisode. Comme ça, vous pourrez débattre avec les autres auditeurs. Laissez aussi une évaluation sur iTunes si vous voulez soutenir le podcast, ça me fait toujours très plaisir et ça permet à plus de personnes de découvrir innerFrench. Un grand merci à celles et ceux qui l'ont déjà fait. Et on se retrouve bientôt pour un nouvel épisode. À bientôt !