#84 - Le français est-il une langue sexiste ? (1)
Salut à toutes et à tous, bienvenue ! Je suis ravi de vous retrouver pour ce nouvel épisode. J'espère que vous allez bien et que vous êtes en forme, notamment parce qu'aujourd'hui, on a un sujet assez dense, donc il va falloir que vous soyez bien concentrés.
Alors, la semaine dernière, j'ai publié une vidéo sur ma chaîne YouTube, une vidéo qui concernait le covid ou plutôt la covid. Parce que oui, depuis quelques mois, on se pose une question existentielle en France : est-ce qu'il faut dire le ou la covid ?
Si vous avez pas encore vu cette vidéo, je vais pas faire de spoiler. Je vous invite à y jeter un coup d'œil pour trouver la réponse à cette question. Mais plus largement, ce sujet du genre masculin et féminin en français, je trouve qu'il est passionnant et malheureusement, dans cette vidéo, j'ai pas pu traiter tous les points qui me semblaient intéressants. J'en ai laissé certains de côté, notamment parce que sur YouTube, j'essaye de rester assez concis, de faire des vidéos qui ne soient pas trop longues. Et puis, je dois aussi faire attention au choix de mes sujets parce que c'est vrai que sur YouTube, ça peut vite partir en vrille. Ça c'est une expression : «partir en vrille», donc c'est plutôt informel, plutôt familier, et ça veut dire «perdre le contrôle». Quand on dit qu'un débat, par exemple, part en vrille, ça veut dire que le débat s'intensifie, qu'il devient assez violent, que les différentes personnes s'insultent peut-être. Donc voilà sur YouTube, c'est souvent le cas. Quand on fait une vidéo sur un sujet un peu sensible, ça part en vrille, surtout quand il y a des Français dans les commentaires (comme vous l'avez peut-être vu).
Et voilà, dans le podcast, on est entre nous. C'est un format, je dirais, un peu plus intimiste et voilà, j'ai l'impression que je peux vous parler plus librement. Donc, je vais en profiter pour revenir sur ce sujet du genre dans la langue française. Mais on ne va pas vraiment parler du genre d'un point de vue grammatical, technique. Je vais pas vous dire comment savoir si un nom est masculin ou féminin, ça, je l'ai déjà fait dans la vidéo YouTube. Donc, si vous ne savez pas, encore une fois, je vous invite à aller la voir.
Non, maintenant, on va plutôt s'intéresser à l'aspect linguistique et philosophique de cette question. En particulier, moi, je me suis demandé pourquoi certaines langues font cette distinction masculin / féminin, mais pas toutes les langues. Et puis comment en français, on a choisi le genre des noms. Pourquoi on a décidé que «le soleil», c'est masculin et «la lune», c'est féminin ? En plus parfois, ça donne lieu à des choses assez bizarres. Par exemple, vous avez peut-être entendu que le sujet de cet épisode, c'est : le français est-il une langue sexiste. Une langue, c'est féminin mais le français, qui est une langue, c'est masculin.
Donc voilà vous voyez, parfois, c'est un peu bizarre. Et puis, est-ce que cette distinction entre le masculin et le féminin, elle correspond à une certaine réalité des choses ou est-ce que c'est seulement une distinction arbitraire ? Par exemple, on pourrait se demander si le soleil a des attributs plus masculins et la lune des caractéristiques plus féminines.
Et puis, si on prend encore du recul, on peut se demander comment cette distinction influence notre façon de voir le monde. Par exemple, en français, on dit «une tomate» est en espagnol «un tomate». Donc en français, c'est féminin et en espagnol, c'est masculin. Est-ce que ça veut dire que les Français et les Espagnols ont une vision différente de la tomate ?
Pour remettre les choses dans leur contexte il faut déjà savoir qu'en français, il y a plus de mots masculins que féminins. Le ratio, c'est environ 60 – 40. Environ 60 % de mots masculins et 40 % de mots féminins. Or, si cette distinction était parfaitement arbitraire, si elle était liée au hasard, eh bien, on devrait avoir 50 % de mots masculins et 50 % de mots féminins. C'est tout simplement une loi de probabilité. Quand on a un nombre suffisant de répétitions, alors ici, le nombre de répétitions, c'est le nombre de mots, eh bien, on doit avoir environ 50 – 50 quand il y a seulement deux options. Par exemple, si vous jouez à pile ou face, donc vous prenez une pièce et vous la lancez en l'air et elle retombe du côté pile ou du côté face. Si vous le faites un nombre suffisamment grand de fois, si vous faites suffisamment de répétitions, eh bien vous allez avoir 50 % de piles et 50 % de faces. Mais en français, non. En français, on a 60 % de mots masculins et 40 % de mots féminins. Donc ça, ça peut déjà nous laisser penser que cette distinction n'est pas seulement le fruit du hasard, qu'elle n'est pas totalement arbitraire. Alors si elle n'est pas le fruit du hasard est-ce qu'au contraire, on pourrait penser qu'elle est une sorte d'héritage de notre société patriarcale ?
Aujourd'hui, c'est une question qui est plus que jamais d'actualité. Une question qui revient souvent, par exemple, avec le débat sur l‘écriture inclusive. L'écriture inclusive je vais en parler un peu plus tard dans l'épisode. Ça consiste à rééquilibrer la langue pour que le féminin soit autant représenté que le masculin, par exemple à travers les noms de professions. Mais plus généralement, la question qui va nous intéresser ici, c'est : le français est-il une langue sexiste?
Pour donner une définition de sexiste, on peut tout simplement dire qu'une chose sexiste, c'est une chose qui discrimine une personne en fonction de son sexe. Et avant d'entrer dans le vif du sujet, je voudrais faire une petite précision. Ici, l'épisode va concerner le français parlé en France. J'ai aucune expertise sur le français parlé au Canada ou dans les pays francophones en Afrique par exemple. Donc, on va seulement se concentrer sur le cas de la France. Voilà, petite précision et maintenant, on peut essayer de répondre à cette question épineuse.
Pour commencer, on va essayer de bien comprendre ce qu'est le genre grammatical et on va voir pourquoi c'est différent du genre biologique. En grammaire, un genre, c'est tout simplement une catégorie pour classer les noms en fonction de différents critères. Des critères qui ne concernent pas seulement le sexe : masculin / féminin, mais ça peut aussi être une distinction entre l'animé, autrement dit, le vivant et l'inanimé (les objets), une distinction entre le solide et le liquide, etc.
À chaque fois, ces distinctions, ces catégories peuvent correspondre à un genre grammatical. Dans les langues romanes le français, l'espagnol, l'italien, le portugais, le roumain, le principal genre qui existe, c'est celui qui distingue le masculin et le féminin. En anglais, il y a aussi le genre masculin et féminin, mais seulement pour les pronoms, pour la troisième personne du singulier « he » et « she ». Mais en général pour les noms, il n'y a pas de genre. Les anglophones ne font pas cette distinction.
Et justement, ça, c'est une grande difficulté pour les gens qui apprennent les langues romanes parce qu'en général, il n'y a pas de moyen pour savoir si un nom est masculin ou féminin. Il n'y a pas de règles, c'est quelque chose qu'il faut apprendre par cœur. Vous, comme vous apprenez le français, j'imagine que vous connaissez bien cette difficulté. Peut-être que vous vous êtes déjà demandé : pourquoi les Français ont décidé que «une table», c'est féminin mais «un bureau», c'est masculin ? C'est vrai que ça n'a pas de sens, dit comme ça. Pour les êtres vivants, c'est un peu plus logique. Le genre grammatical correspond en général au sexe biologique. «Un homme» mâle, «une femme» femelle ou féminin, mais certains animaux sont seulement masculins. Par exemple, «le castor» . On ne dit pas «la castor», mais pour une madame castor, on dit «un castor femelle». Au contraire, il y a d'autres animaux qui sont seulement féminins. Par exemple, «la souris». Bref, pour les êtres vivants, cette distinction masculin / féminin semble assez logique mais pour les objets, comme on l'a vu avec «la table» et «le bureau», c'est un peu plus compliqué.
Et comme vous pouvez l'imaginer, les linguistes s'interrogent, eux aussi sur cette question. Ça fait des siècles qu'ils essayent de comprendre l'origine du genre dans les langues genrées, par exemple les langues romanes. Pourquoi il y a cette distinction masculin / féminin ? Est-ce qu'elle joue un rôle ? Est-ce qu'elle remplit une fonction ? Au départ, les linguistes pensaient que non, que cette distinction était totalement arbitraire et qu'elle n'avait aucune fonction. Et ça, pour le prouver, ils montraient justement que dans certaines langues, certaines choses étaient masculines et qu'elles étaient féminines dans d'autres, qu'on ne pouvait pas expliquer ça par une vision différente de la réalité. Par exemple, que les Français et les Espagnols voient « les tomates » de la même façon. Donc, il n'y a pas de raison logique qu'en français ce soit masculin, qu'en français, ce soit féminin, pardon, alors qu'en espagnol, c'est masculin. Donc voilà, les linguistes au départ disaient : non, cette distinction n'a pas de fonction linguistique, elle ne joue aucun rôle. Elle est simplement le résultat de l'histoire et de l'usage.
Mais un peu plus tard, dans les années 30, les choses ont commencé à changer. Il y a un célèbre linguiste français, Paul Meillet, qui s'est intéressé à la relation entre la langue et la société. Paul Meillet, il était très proche des sociologues de son époque et grâce à ses relations et à ses discussions avec ces sociologues, eh bien il s'est rendu compte que la langue n'était pas quelque chose de totalement arbitraire, que c'était pas simplement un système de signes, comme pouvait le penser un autre linguiste célèbre, Ferdinand de Saussure. Non, Paul Meillet, lui, il pensait que la langue était très fortement influencée par la société dans laquelle elle était parlée. Et depuis cette première réflexion de Paul Meillet, les linguistes essayent de montrer que cette distinction de genre n'est pas totalement arbitraire, qu'elle correspond à des représentations que les humains, que nous, nous nous faisons du monde.
C'est vrai que nous, les humains, on est très narcissiques. On a tendance à attribuer des caractéristiques humaines à tout : aux animaux, comme par exemple dans les dessins animés Disney, aux dieux, aux objets et à la nature. Ça, cette tendance, ça a un nom. Ça s'appelle l'anthropomorphisme et c'est quelque chose qui existe depuis la nuit des temps.
Parmi les linguistes qui se sont beaucoup intéressés à cette distinction du genre masculin féminin dans la langue, il y a Patrizia Violi, qui est une linguiste italienne. Elle, elle remarque que cette tendance se retrouve dans la majorité des langues, que dans la majorité des langues les mots matérialisent cette dimension sexuelle symbolique qu'on attribue aux choses de l'existence. Et cette distinction, elle s'exprime principalement dans l'opposition entre le masculin et le féminin. Par exemple, «la Terre» et «le ciel», « le soleil», «la lune», «le jour», «la nuit», «l'eau» (et l'eau, c'est féminin), «le feu».
Donc voilà ça, cette distinction et cette opposition entre ces deux sortes d'éléments, c'est pas quelque chose d'arbitraire, mais d'après Patrizia Violi et de nombreuses linguistes, c'est quelque chose qui correspond à la représentation que nous, les humains, nous nous faisons du monde. Et cette distinction, elle reflète la position du féminin dans notre univers symbolique. Par exemple, on pense que dans l'indo-européen primitif, donc l'indo-européen, c'est la langue qui était à l'origine de toutes les langues européennes et indiennes. On pense que dans l'indo-européen primitif, «la lune» était de genre masculin, donc elle était accompagnée d'un symbolisme masculin, alors que «le soleil» était de genre féminin, comme c'est aujourd'hui le cas dans les langues germaniques.
Ce que certains linguistes croient, c'est que ce changement de genre, il s'est produit en parallèle de l'évolution de la société dans le sens patriarcal, autrement dit, quand la zone indo- européenne est passée du culte de la déesse mère à celui du dieu père. À ce moment là, « le soleil » est devenu le symbole du père, d'un principe actif de la force, de la virilité, alors que «la lune» a été associée au principe de féminité. Et cette symbolisation, elle est ensuite passée dans la mythologie grecque et latine où Phébus – Apollon est le conducteur du char solaire et il s'oppose à Diane – Artémis qui, elle, est symbolisée par la lune.
Pour résumer cette première partie, on peut dire qu'au début, les linguistes pensaient que cette distinction masculin / féminin était une chose arbitraire. Mais depuis les années 30, au contraire, ils essayent de montrer qu'elle correspond à une représentation que nos sociétés se font de la sexualité, du masculin et du féminin et de l'opposition sexuelle entre hommes et femmes.