#78 - Haïti : le prix de l'indépendance (1)
Salut à toutes et à tous, bienvenue ! Je suis ravi de vous retrouver pour cet épisode un peu spécial parce que c'est le troisième anniversaire du podcast. Eh oui, le podcast InnerFrench a déjà trois ans. C'est vrai que le temps passe vite. Cette année, c'est un anniversaire un peu particulier parce que je suis en confinement. Je dois rester à la maison, comme une grande partie d'entre vous, j'imagine, à cause de cette pandémie du covid-19.
Donc, j'espère que vous faites bien attention à vous, que vous respectez les consignes de vos gouvernements respectifs, que vous vous lavez les mains régulièrement et surtout, que vous et vos proches êtes en bonne santé. Moi, ça va, je respecte bien les règles, je fais attention, donc je ne suis pas encore tombé malade pour le moment. Je touche du bois. Vous connaissez peut-être cette expression, on la retrouve dans beaucoup de langues. «Toucher du bois», ça veut dire qu'on a de la chance et qu'on a envie que cette chance continue. Donc, on touche du bois pour que cette chance continue. Le bois, vous savez, c'est ce matériau qu'on utilise, par exemple pour fabriquer des meubles.
Bref, ce troisième anniversaire, c'est l'occasion pour moi d'avoir une pensée spéciale pour vous qui m'écoutez des quatre coins du monde. Je vous dis souvent qu'avec le podcast, j'ai l'impression de faire partie d'une communauté mondiale, avec tous les messages que vous m'envoyez de vos pays respectifs. Et c'est vrai que dans un moment comme celui qu'on est en train de vivre, ce sentiment est encore plus fort parce qu'on a tous un ennemi commun, et on fait notre maximum pour essayer d'empêcher cette pandémie de se développer encore plus vite.
Donc voilà, c'est un anniversaire un peu spécial, mais c'est quand même important de le célébrer. Je nous souhaite à tous, à toute la communauté innerFrench, un bon anniversaire et beaucoup de succès durant le reste de votre aventure avec le français.
Et justement, avant de commencer notre sujet du jour, on va, comme d'habitude, écouter le message d'un auditeur du podcast.
Salut Hugo, je m'appelle Nicolas, je suis Argentin et j'habite à Buenos Aires. Je suis médecin. J'étudie le français depuis deux ans. À cette époque, j'ai décidé de l'apprendre, pour faire un stage à Lausanne, en Suisse. Et maintenant, je continue pour faire un autre stage à Genève l'année prochaine. Je vous remercie pour votre podcast. Il est très utile pour les élèves comme moi qui veulent améliorer leur niveau de français.
Habiter dans un pays non francophone et apprendre le français, ce n'est pas une tâche facile. Mais les podcasts comme InnerFrench nous aident à écouter un peu de français tous les jours. Je l'écoute tous les jours en allant au travail. Je veux te féliciter et t'encourager pour continuer à aider les élèves du monde entier. Merci Hugo !
Merci Nicolas pour ton message ! Tu peux être fier de toi parce qu'apprendre le français, c'est quelque chose qui n'est pas toujours simple. Mais apprendre le français et la médecine en même temps, ça, c'est vraiment un exploit. Alors, je ne sais pas si tu es toujours en Suisse en ce moment pour tes stages ou si tu es rentré en Argentine, mais dans tous les cas, j'imagine que tu as beaucoup de travail et que tu es au front. Alors ça, c'est une expression. «Être au front», ça signifie «être en première ligne dans une bataille ou dans une guerre». C'est une expression un peu militaire, «être au front». Donc je pense que toi, comme tout le reste du personnel hospitalier, tu es au front en ce moment. Donc, un grand merci à toi et un grand merci à tous les docteurs, les infirmières, les ambulanciers qui écoutent ce podcast. On a vraiment de la chance de vous avoir.
Moi, je ne sauve pas des vies, mais je peux contribuer à mon niveau en vous aidant à apprendre le français grâce à ce podcast. Et je pense que même si on n'est pas médecin, on a tous les moyens de faire quelque chose pour aider un peu les autres dans cette période difficile. Et l'avantage, c'est que ça nous permet de moins penser à nos propres problèmes. Donc, si vous, vous êtes un peu angoissés, un peu stressés en ce moment, eh bien essayez d'appeler quelqu'un de votre entourage et de réconforter cette personne, de lui remonter le moral. Je vous garantis que ça va vous permettre de penser un peu moins à vos propres problèmes.
Bref, encore merci Nicolas pour ton message et bravo pour ton niveau de français. Je suis sûr que quand tu auras fini tes études, tu n'auras aucun problème pour trouver du travail dans un pays francophone (si c'est ton souhait).
Pour cet épisode, j'ai décidé de vous parler d'Haïti. Haïti, c'est un pays qui se trouve sur une île, dans les Caraïbes, au Sud-Est de Cuba. Peut-être que vous en avez déjà entendu parler, notamment en 2010, parce qu'en 2010, Haïti a été touchée par une catastrophe naturelle, un séisme, un tremblement de terre; une catastrophe naturelle qui a fait plus de 200 000 victimes. Donc, il y a eu une aide humanitaire internationale qui a été organisée, des personnes du monde entier qui ont fait des dons pour essayer d'aider les Haïtiens à se remettre de ce séisme et à reconstruire leurs villes, les infrastructures, etc.
Alors, vous vous demandez peut-être pourquoi j'ai décidé de vous parler d'Haïti? Quel est le lien entre Haïti et le monde francophone?
Pour être honnête, c'est un sujet qui s'est imposé à moi. Par exemple, l'année dernière, je suis allé voir une exposition dans un musée à Varsovie et dans cette exposition, il y avait la vidéo d'une performance artistique. Et cette performance artistique, c'était un groupe de chanteurs d'opéra polonais qui s'était rendu dans un petit village d'Haïti pour faire une représentation d'un célèbre opéra polonais. Et moi, je me suis demandé : «mais pourquoi sont-ils allés faire cet opéra à Haïti?» E en fait, il s'avérait qu'à Haïti, il y a des descendants de soldats polonais, des petits petits enfants, de soldats polonais qui se trouvaient à Haïti au début du XIXème siècle. Alors là, je me suis demandé : «mais comment des soldats polonais se sont retrouvés à Haïti au début du XIXe siècle?» Ça me paraissait vraiment bizarre, mais à l'époque, je n'ai pas vraiment cherché à en savoir plus.
Et puis récemment, j'ai commencé à lire le nouveau livre de l'économiste français Thomas Piketty, un livre qui s'intitule «Capital et idéologie». Et dedans, Piketty explique que les Haïtiens ont dû payer une énorme dette à la France pendant des dizaines et des dizaines d'années. Alors ça aussi, ça m'a semblé étrange. Je me suis demandé d'où venait cette dette. Parce que dans mes souvenirs, ce n'est pas quelque chose dont on parle dans les cours d'histoire à l'école en France. J'ai jamais entendu parler d'Haïti pendant mes cours d'histoire à l'école. Donc voilà, ça aussi, ça a éveillé ma curiosité.
Et le dernier élément qui m'a poussé à m'intéresser à Haïti, c'est un email que j'ai reçu d'une auditrice qui s'appelle Ildi. Ildi m'a raconté qu'elle est photographe et qu'elle apprend le français parce qu'elle va régulièrement à Haïti. Elle fait des reportages, des documentaires là-bas. Je suis allé sur son site et j'ai découvert plein de choses passionnantes sur Haïti. Donc là, je me suis dit : «bon, c'est vraiment le moment de m'intéresser à ce sujet.» Parce que finalement, à part ces quelques éléments et puis ce séisme de 2010, je connaissais assez peu de choses sur Haïti mais j'avais l'impression qu'il y avait beaucoup de liens entre la France et Haïti, et qu'on ne parlait pas forcément de ces liens côté français. Donc ça, ça a vraiment éveillé ma curiosité et j'ai décidé de faire quelques recherches pour en savoir plus.
Donc, dans cet épisode, on va voir quels sont les liens entre la France et Haïti et pourquoi, en France, on essaye d'oublier l'histoire qu'on a avec ce pays.
Pour commencer, on va essayer de comprendre comment les Français sont arrivés à Haïti. Ce n'étaient pas les premiers à mettre le pied sur l'île. Évidemment, avant eux, il y avait des Indiens, mais il y a aussi eu les Espagnols qui sont arrivés avec Christophe Colomb en 1492. Christophe Colomb a «découvert» Haïti et là, il a appliqué sa stratégie habituelle. Il a commencé par renommer l'île, il lui a donné le nom d'Hispaniola, et il a forcé les indigènes à travailler dans les mines pour trouver de l'or. L'or, vous savez, c'est ce métal précieux de couleur jaune. C'était la source de richesse principale à l'époque. Donc, Christophe Colomb et ses soldats avaient pour objectif principal de trouver de l'or sur ces nouvelles terres.
Ils ont forcé les indigènes, les Indiens, à travailler dans les mines. Ceux qui ont refusé ont été massacrés. Mais rapidement, les Espagnols se sont rendu compte que sur la partie occidentale de l'île, autrement dit la partie à l'ouest, il n'y avait pas d'or. Donc ils n'avaient pas vraiment d'intérêt à être là et ils ont plutôt concentré leur présence sur la partie orientale de l'île, à l'est. Ça, attention, ça va être important pour le reste de l'histoire donc essayez de bien le comprendre. Christophe Colomb et ses soldats étaient plutôt présents sur la partie est de l'île.
Et comme le reste (donc la partie occidentale) était libre, des pirates français ont commencé à s'y installer au XVIIème siècle. Parce que oui, dans les Caraïbes, il y avait beaucoup de pirates qui attaquaient les navires, les bateaux qui transportaient justement ces richesses du Nouveau Monde, les métaux précieux, les épices, etc. Et une partie de ces pirates étaient français. Et quand ils ont vu que toute cette région de l'île d'Haïti était plus ou moins libre, ils ont décidé de s'y installer tranquillement. Là, le roi de France et ses ministres se sont dit que c'était une opportunité intéressante. Donc, ils ont envoyé des gouverneurs pour s'installer avec les pirates et pour institutionnaliser cette présence de la France sur la partie ouest de l'île.
Ensuite, je vous passe les détails des négociations (ça veut dire qu'on ne va pas entrer dans le détail des négociations), mais il faut savoir qu'à la fin du XVIIème siècle, l'Espagne a cédé la partie occidentale de l'île d'Haïti à la France. Céder, c'est un verbe qui signifie «accepter de donner quelque chose à quelqu'un». À la fin du XVIIème siècle, l'Espagne a cédé la partie occidentale de l'île à la France. Et, à ce moment-là, cette partie a été renommée par le royaume de France «Saint-Domingue». À l'inverse, la partie orientale de l'île deviendra, un peu plus tard dans l'histoire, la République dominicaine. Donc on a sur la partie ouest, Saint-Domingue, qui ensuite va se transformer en Haïti, et sur la partie est, la République dominicaine.
Une fois que le royaume de France a obtenu officiellement ce territoire, il a commencé à y envoyer des colons français. Et pour développer l'activité économique, les colons français ont planté des cultures, principalement des cultures de sucre et de café. Et évidemment, pour cultiver ces champs, ils ont eu besoin de main d'œuvre, de travailleurs. Donc, la solution à l'époque, quand on avait besoin de travailleurs, c'était d'utiliser des esclaves. Il faut savoir que les Français ont fait venir des dizaines de milliers d'esclaves, principalement d'Afrique de l'Ouest, pour cultiver les champs de sucre et de café sur l'île d'Haïti.
Ce que je viens de décrire, c'est évidemment le commerce triangulaire. Les puissances européennes transportaient des esclaves d'Afrique de l'Ouest vers l'Amérique pour cultiver les champs de coton, de tabac, de café, de sucre, etc., produire toutes ces ressources et ensuite les ré exporter vers l'Europe pour que, eh bien, toutes ces richesses soient vendues en Europe. C'est ça qu'on appelait le commerce triangulaire. Parce que quand on regarde le chemin que faisaient les bateaux, eh bien ça ressemble à un triangle entre l'Europe, l'Afrique de l'Ouest, l'Amérique et le retour en Europe.
Les affaires ont commencé à très bien marcher pour les colons français parce qu'à la fin du XVIIIème siècle, donc un siècle après l'arrivée des premiers colons, eh bien Haïti était devenue la colonie la plus prospère du monde, la plus riche du monde. Il faut savoir qu'elle produisait entre la moitié et les trois quarts de la production mondiale de sucre. A l'époque, Haïti était tellement prospère qu'on la surnommait «la perle des Antilles.»
Mais le prix à payer a été très lourd. Pas pour les colons français, mais bien sûr pour les esclaves. L'espérance de vie d'un esclave sur l'île d'Haïti à cette époque, c'était entre 8 et 10 ans. C'est pour ça que chaque année, il fallait «importer» des dizaines de milliers d'esclaves pour remplacer tous ceux qui étaient morts au travail.
Ce qui fait que, à la fin du XVIIIème siècle, il y avait environ 500 000 esclaves sur l'île pour seulement 30 000 colons. Donc ça fait l'équivalent de 95% de la population de l'île qui étaient des esclaves. Ça, vous imaginez bien que c'était un équilibre très fragile et une situation explosive.
Et justement, à la fin du XVIIIème siècle, il y a un événement qui a mis le feu aux poudres. C'est bien évidemment la Révolution française. Ça, c'est une bonne expression, «mettre le feu aux poudres». La poudre, vous savez, c'est ce qu'on utilise pour provoquer une explosion. On mettait, avant, par exemple, de la poudre dans les canons et si on allumait cette poudre, ça provoquait une explosion. Donc «mettre le feu aux poudres», vous l'avez compris, ça signifie «faire exploser, provoquer une explosion.»
La Révolution française a mis le feu aux poudres parce que parmi les révolutionnaires français, il y avait certaines personnes qui demandaient la fin de l'esclavage. Ah oui, l'esclavage, je ne l'ai pas défini avant, mais je pense que vous connaissez ce mot. Un esclave, c'est une personne qui est forcée de travailler et qui n'est pas payée pour son travail et qui appartient à quelqu'un d'autre.
Donc, à l'époque de la Révolution française, les mentalités commençaient à changer. Il y avait par exemple une société qui s'appelait «la Société des amis des Noirs», créée par certains intellectuels français qui réclamaient la fin de l'esclavage. Ces révolutionnaires voulaient que les droits de l'homme soient appliqués à tous les hommes, pas seulement aux hommes blancs européens. Ils considéraient que tous les hommes naissent libres et égaux en droits. Ça, c'est la première ligne de la Déclaration des droits de l'Homme. «Tous les hommes naissent libres et égaux en droits.»
Mais évidemment, les propriétaires d'esclaves qui étaient dans les colonies, ils étaient totalement opposés à ces idées. Eux, ils avaient besoin des esclaves pour continuer de cultiver leurs champs de coton, de sucre, etc. Donc, pour eux, c'était hors de question que les esclaves deviennent libres.
Mais malgré cette opposition, ces idées de certains révolutionnaires français de mettre fin à l'esclavage, eh bien, elles ont commencé à se diffuser, notamment dans les colonies. Si bien qu'en 1791 (donc deux ans après le début de la Révolution française), des esclaves se sont soulevés à Haïti. «Se soulever», c'est un verbe qu'on utilise ici pour dire «commencer une rébellion, une révolte», se soulever. Donc en 1791, c'est le début de la révolution à Haïti. Une révolution qui, cette fois, est menée par des esclaves. Les esclaves se soulèvent, ils brûlent les champs de sucre et ils massacrent les propriétaires blancs. Massacrer, c'est un verbe qui veut dire «tuer tout le monde», massacrer. Les esclaves, en 1791, ils décident de prendre les armes, à Haïti. Ils brûlent les champs et ils massacrent les propriétaires blancs.