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Acmaq.1 La secret de la vieille Madouesse-Diane Carmel Leger, Chapitre 14 - L'approbation des Aînés

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Chapitre 14 - L'approbation des Aînés

Chapitre 14

L'approbation des Aînés

Après une semaine de récréations sans les Détraqués, Benoît a enfin réussi à s'intégrer au ballon-panier et au soccer, sans être toujours le dernier choisi et la cible de moqueries et de harcèlement. Ce vendredi, Benoît se rend chez Madouesse en courant.

— Il te reste seulement un bleu sur le front, Benoît. Je suis bénaise que tu n'aies pas eu de commotion cérébrale. Tu as donc hérité la caboche dure des Gaudet.

— Faut la caboche dure pour sauver le petit peuple des marais, plaisante Benoît.

— C'est vrai, dit-elle avec un sourire. Allons-y !

En marchant sur la levée, ils aperçoivent deux marmottes qui s'engouffrent dans les buissons autour des peupliers. Dans l'enceinte des arbustes et des peupliers, Vital les attend avec un petit homme barbichu. Ses cheveux blonds comme du foin ont une mèche de cheveux blancs sur un côté. Ses yeux semblent changer de couleur allant du bleu et au vert. « Des yeux pers. On dirait des yeux de caméléon », se dit Benoît.

— Je vous présente mon grand-père Gabriel, Maître de l'Académie, dit Vital.

— Bonjour Maître Gabriel, lui dit Madouesse.

— Bonjour Mme Madeleine, soeur de mon grand ami Édouard.

— Vous avez connu mon frère ! Il ne m'a jamais parlé de vous… dit-elle.

— Édouard savait bien garder des secrets. Et j'estime que sa famille puisse en garder pareillement. En dehors de la classe, on m'appelle Gabi et vous le pouvez aussi.

— Il y a si longtemps que j'ai entendu quelqu'un parler d'Édouard ! Ça fait du bien d'entendre son nom et d'apprendre qu'il avait des amis. Je… je l'aimais beaucoup, murmure Madouesse.

— Édouard vous aimait grandement aussi, dit-il doucement. Vous étiez comme une mère pour lui.

Madouesse sourit tristement.

Gabi s'approche de Benoît.

— Tu es sans doute le petit-neveu de notre cher Édouard. Tu lui ressembles.

— J'aurais aimé le connaître, avoue Benoît.

— Ça me ferait plaisir de vous parler d'Édouard, mais point tout de suite, il faut rejoindre les autres. Ils nous attendent au-delà du logis de ma bru Nadège, à notre campement de pêche. Auriez-vous la bonté de nous y emmener dans votre sac de travelage ?

— Nous sommes à votre service, répond Madouesse.

Les poissons doivent être trop lourds à pêcher pour ces petits. Je pourrai les aider.

Ils déposent leurs sacs à dos par terre puis les petits hommes entrent dans les sacs et en sortent la tête.

— Ne marche point vite, s'il te plaît, dit le petit maître avant de rentrer sa tête.

Benoît ferme le sac soigneusement. Rendus dans la cour chez Madouesse, ils déposent les sacs sur le siège de la voiture. Les petits ressortent la tête, intéressés par l'intérieur du véhicule.

— Je me sens comme un enfant, avoue Gabi. C'est la première fois que je me promène dans un char à moteur.

— Moi itou, ajoute Vital.

Après une dizaine de minutes à rouler sur la route, Madouesse gare la voiture et tourne dans un cul-de-sac. Ils marchent sur un sentier qui mène à une nuée de brume entre le bois et le marais. En pénétrant la brume, le long de la berge du ruisseau vaseux, ils distinguent cinq minuscules jeunes hommes, dont les frères de Vital. Tous sont vêtus de chemises et de pantalons bruns, leur période de deuil n'étant pas terminée. Leurs capes grises dans le dos serviront à les camoufler en cas de danger.

Chaque jeune tient une tige de paille qui ressemble à un tuyau dans leurs mains menues. Ils enfoncent leurs tiges de paille dans la vase, aspirent le bout à l'air, puis ils retirent les pailles. Ensuite, ils soufflent, toujours dans le bout propre, pour évacuer la vase. Chacun examine son échantillon de vase pour repêcher de minuscules créatures qu'ils lancent dans leurs paniers.

À la lisière de l'herbe et de la vase, Dame Nadège est assise avec un autre homme blond à mèche blanche et aux yeux pers, qui ressemble à Gabi, sauf qu'il est musclé et moustachu. La petite les salue en hochant la tête. L'homme aide Dame Nadège à se lever.

— Je vous présente mon frère Guillaume, dit Gabi.

— Bénaise de vous rencontrer, dit Guillaume en offrant sa main.

Benoît et Madouesse lui disent bonjour en lui offrant le petit doigt qu'il empoigne de sa toute petite main.

— Vous pouvez m'appeler Gui comme le faisait Édouard, dit-il plein d'entrain. Bienvenue à notre campement. Assoyez-vous pour notre pique-nique.

Gui désigne les jeunes.

— Ils font la pêche aux crevettes de vase.

— C'est impressionnant ! Avec vos pailles, vous imitez les bécasseaux semi-palmés, qui plongent leurs longs becs fins dans la vase pour pêcher des crevettes fouineuses, déduit Madouesse.

— Nous pêchons moins de crevettes que ces grands gourmands plumés, admet Gui.

Enthousiasmée, Madouesse renseigne Benoît.

— En août, des milliers de bécasseaux arrivent sur les berges des rivières de la baie de Fundy et de la côte du Maine pour manger les petites crevettes uniques à cette région. Ces crevettes sont appelées « corophies ». Ici, pendant le seul arrêt de leur grand voyage de l'Arctique à l'Amérique du Sud, les bécasseaux s'empiffrent et s'engraissent pendant deux semaines avant de continuer vers le sud.

— Pas étonnant qu'ils sont affamés lorsqu'ils font escale ici, conclut Gabi. Heureux que vous nous renseigniez sur les merveilleux exploits de ses oiseaux migrateurs. On voit bien que vous étiez maîtresse d'école.

— Leur vol est de toute beauté comme une grande valse dans les airs, ajoute Dame Nadège.

Les pêcheurs les rejoignent.

— La pêche est bonne, Ubald ? demande Gui.

— Ouais, mais point pour Ulysse et Valentin. Ils ont pêché plus de vase que de crevettes !

Cette réponse en fait rire plusieurs, y compris Ulysse et Valentin.

Sur une nappe de jute étendue devant eux, les pêcheurs déposent leurs paniers de crevettes petites comme des grains de riz.

Deux jeunes aux cheveux ébène arrivent au campement.

— Et voici nos chasseux, Sam et Simon, dit Gui.

Ceux-ci déposent des sacs débordants d'insectes sur la nappe.

— Votre grand-père va-t-il se joindre à nous ? demande Gabi.

Pour toute réponse, les deux chasseurs haussent les épaules.

Gui invite Benoît et Madouesse à manger les insectes et les crevettes.

— Euh, non merci, répond Benoît, gêné.

— S'il vous plaît, pardonnez-nous notre impolitesse, dit Madouesse, hésitante. Nous ne mangeons pas d'insectes et nous préférons des crevettes cuites. J'espère que nous ne vous offensons pas.

— Nos mets vous font zire ? Vous pensez que vos poutines râpées sont mieux ? rétorque Gui.

Il y a un moment de silence lourd.

-Vous connaissez nos poutines râpées ? dit enfin Madouesse. Je les aime moi, mais c'est vrai qu'elles ne paraissent pas appétissantes, vu leur aspect grisâtre et gluant.

— Un jour, on devrait faire un échange de mets zirables, taquine Gui, pour voir lequel fait le plus zire.

Les petits, sauf Gabi et Dame Nadège, s'esclaffent avec une cascade de rires fluets.

Madouesse et Benoît pouffent à leur tour.

— Ça fait des siècles que nous connaissons vos mets, révèle Gabi.

— Des centaines d'années ! s'exclame Benoît.

— Mon doux de la vie, dites-nous qui vous êtes s'il vous plaît, supplie Madouesse.

Gabi prend une grande inspiration avant de leur poser une question.

— Promettez-vous de garder notre existence secrète pour toujours ?

— Oui, répondent solennellement Benoît et sa grand-tante.

Les Aînés échangent des regards.

— Nous vous croyons, affirme Gui. Nous préférons faire confiance aux personnes solitaires parce qu'elles sont les meilleures à garder notre existence secrète pour la vie, comme le regretté Édouard. Selon nos émoyeux, vous êtes plus ou moins solitaires. Mais faut attendre Geoffroi avant de dévoiler le nom de notre peuple.

— Notre frère ne veut point avoir à faire avec les grandes personnes depuis que sa douce Judith a été tuée, ajoute Gabi.

— Cette fois, il m'a promis qu'il viendrait parce que Lili et moi, nous avons un rêve doublé à vous conter, annonce Gui.

— Un rêve doublé ! Ça fait si longtemps depuis que les Aînés en ont eu ! s'exclame Gabi. J'espère que ce n'était pas un cauchemar.

— Pas sûr, mais faut agir vite, réplique Gui.

— Est-ce qu'il y avait du rouge ? demande Dame Nadège d'une voix à peine audible.

— Ouais, malheureusement, Nadège, répond Gui, doucement.

La dame recouvre sa bouche de ses mains fines.

En voyant la réaction de Dame Nadège, Madouesse ose demander :

— Qu'est-ce qu'un rêve doublé ?

— C'est lorsque deux personnes partagent le même rêve en même temps. Quand ça se produit, nous devons obéir aux messages du rêve, explique Gui.

— V'là Pépére Geoffroi ! annonce Simon.

Dans l'herbe, ils distinguent le dos d'une marmotte qui court vers eux. En sortant de l'herbe, il est déjà mué en petit homme barbu et trapu. Comme ses vieux frères, il a les yeux pers et les cheveux blonds, une mèche blanche d'un côté.

— Ah, Geoffroi ! C'est si bon de te revoir parmi nous, lui dit Gabi.

Gui présente Geoffroi à Madouesse et Benoît. Geoffroi leur grommelle « bonjour » tout bas en regardant au sol et il s'assoit brusquement.

Gui et Gabi font signe de tête à Geoffroi. Tous les yeux se rivent sur lui.

— J'ai toujours eu pour mon dire que les grands nous ont fait plus de mal que de bien, grogne-t-il. Combien de fois qu'ils nous ont fait accroire qu'ils pouvaient nous protéger ? Comme le protecteur qui accompagnait ma Judith, le jour que…

Il ferme les yeux, baisse la tête et prend une grande inspiration avant de continuer.

— Je n'allais pas venir aujourd'hui, mais quand Gui m'a dit que vous étiez parenté à Édouard, le meilleur protecteur que nous ayons eu dans ce domaine, ça m'a fait jongler… Je vous donne mon approbation en espérant que vous avez un brin de sa jarnigouenne.

Dame Nadège soupire de soulagement. Les autres sourient.

Gabi s'adresse à Benoît et Madouesse.

— Vous avez maintenant l'approbation de tous les Aînés : celle de nous trois, celle de Liliane, l'épouse de Gui, et celle de mon épouse, Isabelle. Elles sont restées aux logis. Au printemps, c'est dangereux de se promener dans les prés et nous ne voulons pas risquer de perdre nos épouses.

Gui s'adresse aux deux êtres humains.

— À la mémoire honorable de notre loyal protecteur, le regretté Édouard, nous promettez-vous de protéger notre peuple du danger et de ne jamais parler de nous ?

— Oui, en honneur de mon cher frère, je vous le promets.

— Oui, en honneur de mon grand-oncle, je vous le promets.

— Bienvenue parmi nous, Madeleine et Benoît, dit Gui. Il y a un élan que nous attendions un nouveau protecteur et voilà que nous en avons deux, ce qui est encore mieux. Nous en sommes grandement bénaises.

Tous les petits êtres féériques et mystérieux applaudissent, sauf Geoffroi.

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