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Acmaq.1 La secret de la vieille Madouesse-Diane Carmel Lege… – Okunacak Metin

Acmaq.1 La secret de la vieille Madouesse-Diane Carmel Leger, Chapitre 5 - Le secret

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Chapitre 5 - Le secret

Chapitre 5

Le secret

— Nerveux, Benoît attend l'autobus avec sa petite soeur.

— Promets-moi de ne pas parler de mon accident à l'école.

— Seulement si tu joues aux Barbies avec moi ce soir.

— Emma, veux-tu vraiment que tout le monde se moque de moi ?

Elle réfléchit un moment et secoue la tête que non, puis elle fait la moue. « Encore sa face de bouledogue », pense-t-il, retenant une envie de rire.

Dans l'autobus, Benoît raidit en voyant Dan et Éric qui le regardent et chuchotent entre eux. Quelle méchanceté ont-ils en tête pour lui aujourd'hui ? Benoît prend une grande inspiration et se dit qu'au moins il ne subira pas leurs insultes après la classe, puis il expire.

Assis sur sa banquette, Benoît essaye de se calmer.

Comment faire pour endurer ces maudits tannants-là ? Leur trouver un surnom insultant ? Euh… Un nom avec un ‘D' pour ‘Dan' et un ‘É' pour ‘Éric'… Ça donne ‘DÉ'. Dé… dé… -traqué, les Détraqués ! Parfait !

En entrant en classe, Mme Bourgeois annonce que Dan et Éric passeront les récréations en punition pendant une semaine pour des dégâts qu'ils ont faits le vendredi. Benoît en est ravi.

La journée est agréable sans les harcèlements des Détraqués. Mais à la sortie des classes, Dan et Éric se remettent de plus belle à leur harcèlement.

— Hé Éric ! As-tu su la nouvelle ? Benoît Bedou a écrasé le quatre-roues à son père. Ouais, le Bedou pis la machine ont revolé en l'air pis roulé en bas de la levée pis dans le canal parce qu'il a eu peur de la brume, le « grou » bébé ! crie Dan, se faisant entendre par d'autres élèves qui attendent l'autobus.

— J'croyais qu'y avait eu peur d'une souris, renchérit Éric.

— Y'a ça aussi. Bébé Benoît ! lance Dan.

Benoît décide enfin de se défendre.

— L'animal était plus grand qu'une souris. C'était une belette.

— Quoi ? Une belette ! L'accident est la faute d'une belette ! s'esclaffe Dan.

— C'est lui la belette ! s'écrie Éric.

— Benoît la belette ! hurle Dan.

Quelques élèves pouffent de rire. Ils répètent le mot « belette » avec les yeux écarquillés et de grands sourires, comme si c'était un mot hilarant. Benoît n'en peut plus. Il quitte la cour en grande hâte pour s'éloigner des autres. En route, Benoît dépasse tous les autres piétons pour se rendre chez sa grand-tante avant qu'elle ne vienne à sa rencontre.

Dans une des deux berceuses sur sa galerie, la vieille Madouesse attend. Entre les deux chaises, il y a une petite table garnie de pommes et de muffins au son.

— Viens prendre un petit goûter, Benoît.

Il n'aime pas les muffins, donc il choisit une pomme.

— J'ai fait ces muffins pour toi et ils sont chauds. Manges-en un aussi.

Mal à l'aise, Benoît prend une petite bouchée de muffin et bien malgré lui, le trouve délicieux.

— C'est bon, dit Benoît.

— Merci.

Il dévore le reste du muffin sous le regard amusé de sa grand-tante.

— Faut que je continue mon grand ménage du printemps. Fais tes devoirs à la table de la cuisine. Après, rejoins-moi à la cave.

Habitué à faire ses devoirs le soir, Benoît n'est pas content.

Je vais m'ennuyer à mourir chez cette vieille institutrice, mais c'est tout de même mieux que de me faire achaler dans l'autobus ou à la garderie.

Ses devoirs terminés, il se dit que peu importe la tâche qu'elle lui imposera, ça sera mieux que de jouer aux Barbies avec Emma. Benoît ouvre une porte grinçante et descend l'escalier étroit vers la vieille cave.

Ces murs de pierre, le plafond bas et le plancher de terre me font penser aux casemates du vieux fort Beauséjour qu'on a visité à notre arrivée au Nouveau-Brunswick. Toute ma famille avait eu du plaisir à faire les touristes ce jour-là.

La cave de Madeleine est un entrepôt avec de vieilles boîtes de bois. La grand-tante désigne ces boîtes.

— Autrefois, c'était dans ces boîtes qu'on gardait les légumes au frais. On les remplissait de patates, carottes et navets qui nous duraient tout l'hiver et le printemps. Ta tâche est d'apporter ces vieux seaux de peinture et ces caisses de bric-à-brac à la grange.

Benoît empoigne deux sceaux et les transporte à la grange.

Cette grange n'est qu'une remise de vieilleries. Dommage qu'il n'y ait pas d'animaux ici. J'aurais aimé ça nourrir des animaux plutôt que débarrasser la cave.

Songeur et toujours un peu amer, le garçon fait plusieurs trajets de la cave à la grange. À bout de souffle et sa besogne terminée, il s'assoit dans une des berceuses sur la galerie.

Pas d'ordi, ni de télé ! Si je passe toutes les fins de journée des dernières semaines de l'année scolaire chez cette vieille grand-tante, je vais m'ennuyer à mourir ! Si seulement j'avais réussi à me faire des amis à l'école pour avoir la chance d'aller chez eux après la classe… Mais ce n'est pas étonnant qu'avec tous les surnoms bêtes qu'on m'a donnés, personne veuille être mon ami.

Benoît soupire et se plaint tout fort, « Ma vie est plate à mort ! »

Près de la fenêtre ouverte, Madeleine l'entend et le rejoint sur la galerie.

— Bon travail, Benoît. Elle scrute son visage et s'assoit dans l'autre berceuse.

— T'as la face bien longue. Est-ce qu'on s'est encore moqué de toi à l'école ?

— Mon père vous en a parlé ? demande Benoît, déconcerté.

— Oui parce qu'il pense que je peux t'aider. Après quarante-cinq ans d'enseignement, j'en ai connu des élèves avec leurs défis ! Il y a toujours des moyens pour arrêter les élèves exécrables, même ceux qui font de mauvais coups à l'insu des enseignants.

Benoît hoche la tête, mais il n'est pas convaincu.

— Moi-même, on me traitait de tous les noms quand j'avais ton âge.

— Vous ? Mais pourquoi ?

— Parce que je défendais mes petits frères et surtout parce que j'ai battu un gars surnommé « Bedas », le pire bagarreur de l'école.

— Vous avez battu un garçon ! À coups de poing ?

— Oui, pour protéger Édouard, ton grand-oncle et Claude, ton grand-père. C'est la seule fois que je me suis abaissée à la violence physique. Quand j'ai vu Bedas qui était plus vieux et plus grand que moi en train d'assaillir mes pauvres petits frères dans le champ, j'ai vu rouge ! En sautant sur le bourreau, j'ai encaissé son coup de poing dans le ventre.

— Ç'a dû faire mal.

— La douleur a été tout de suite remplacée par une grande force venue du fond de mes tripes. Comme une ourse qui défend ses oursons, je me suis battue sauvagement et j'ai fait tomber Bedas sur son derrière. À ce moment-là, des jeunes marchant près du champ ont tout vu. Le lendemain, la nouvelle que la petite Madeleine avait battu le grand Bedas s'est vite répandue à l'école.

Benoît ne peut pas retenir un petit rire nerveux.

— Ton grand-père et ton oncle en ont ri aussi. Mais ce n'était pas drôle. Bedas fut grandement humilié. Sur le coup, j'en étais fière, mais après, non.

— Mais vous aviez protégé vos petits frères et gagné le respect de toute l'école.

— Oui, mais par la suite, les autres avaient toujours un peu peur d'être amis avec moi. Et je craignais toujours que Bedas s'en prenne à mes petits frères. Heureusement, il ne les a jamais touchés de nouveau. Par contre, il m'insultait sans répit avec des surnoms comme la Méchante, la Maline, la Maniaque et même pire… Quelques autres l'imitèrent.

— Aujourd'hui, on appelle ça de l'intimidation et la première chose qu'on nous conseille, c'est de le dire à un adulte, affirme Benoît.

— Dans ma jeunesse, les adultes ne se mêlaient pas des bagarres de jeunes. Alors j'ai enduré les insultes pour une secousse, avant de trouver un excellent moyen de déjouer ces malfaisants.

Benoît avance sa berceuse.

— Par quel moyen ?

— Quand j'ai compris qu'on n'arrêterait jamais de m'appeler des surnoms cruels, j'ai décidé de m'en choisir un dont je pouvais être fière. Comme j'étais connue pour me hérisser et pour être toujours prête à me défendre, ça m'a fait penser à un madouesse, un autre mot pour porc-épic. Alors, il me semblait que « Madouesse » serait un surnom digne pour moi.

— Vous vouliez… vous battre physiquement ?

— Pas du tout. Contrairement à ce qu'on pense, le porc-épic est docile et il ne lance pas ses piquants, il les dresse, seulement pour avertir ses ennemis et se défendre d'une attaque. Donc, moi aussi j'ai voulu me défendre sans attaquer. Pour d'abord m'approprier le surnom de Madouesse, j'ai commencé par le faire circuler sans qu'on sache que ça venait de moi.

— Comment ça ?

— Afin qu'on ne reconnaisse pas ma main d'écriture, j'ai imprimé tout croche sur des petits bouts de papier, soit « Madeleine est picasse comme les piquants de madouesse. » Ou « Madeleine = madouesse », avec un dessin de porc-épic aux lunettes comme les miennes. En cachette, j'ai glissé de ma poche les bouts de papier, les éparpillant dans la cour d'école, dans une fente de l'escalier, entre les briques ou sur un banc où se réunissaient Bedas et ses amis. Parce que j'avais peur de me faire découvrir, j'ai caché un papier seulement, dans la salle de classe. Mais c'était au meilleur endroit… dans le pupitre de Bedas !

Benoît sourit de cette manigance ingénieuse.

À la sortie des classes, Bedas était bien fier d'être le premier à me crier « Sors de mon chemin, espèce de madouesse ! » Pour être certain que mon surnom colle, j'ai piqué une grosse colère avec mes poings en l'air. Bien sûr, il s'en est grandement réjoui, croyant avoir trouvé la pire des insultes pour moi. Désormais, je n'eus jamais d'autres surnoms cruels, du moins à ma connaissance, dit-elle en souriant.

— Vous aimez vraiment ce nom ?

— Oui, Madouesse me va très bien. Non seulement mon comportement est semblable à celui d'un porc-épic, les trois premières lettres de « madouesse » sont pareilles à celles de « Madeleine ». Il y avait seulement mes frères qui savaient que c'était moi qui avais choisi ce nom.

— Merci de me l'avoir dit, ma tante.

Le sourire de Madouesse met Benoît à l'aise. Il réfléchit à son dernier épisode avec les Détraqués.

— Pourquoi les gens d'ici rient-ils du mot « belette » ?

— Dans notre région, « belette » est un vulgaire synonyme de « pénis. »

Benoît rougit.

— Ne me dis pas qu'on t'appelle par ce nom !

— Oui, avoue Benoît, depuis que j'ai dit que cet animal a causé mon accident.

— Il n'y a rien de mal avec ce mot. Tout dépend du contexte. Dans ton cas, on ne se réfère pas à l'animal. Si ces effrontés continuent de t'appeler ainsi, il faudra que tu te trouves une manière de les empêcher.

Madouesse a le regard lointain pour un instant, puis elle regarde Benoît intensément en fronçant ses gros sourcils comme deux chenilles en bataille.

— Penses-tu vraiment que ce petit animal a causé ton accident ?

— Euh, plus ou moins. Il a traversé le sentier en courant droit devant mes roues. J'ai viré subitement pour l'éviter, ce qui m'a fait perdre la maîtrise du VTT.

— As-tu happé l'animal ?

Benoît se sent mal.

J'ai rien senti, mais ça veut pas dire que j'ai rien frappé. Est-ce que le VTT en culbute a heurté ou même écrasé l'animal ? Pourtant j'ai rien vu en me relevant dans le fossé. Mon père non plus a rien vu le lendemain.

Peut-être que l'animal a été projeté dans l'herbe ? Oh, je me souviens d'un petit cri aigu. Peut-être que l'animal a crié d'effroi ou…

— Je pense l'avoir évité, mais la brume était très épaisse.

— Ah oui, nos fameuses brumes de la baie de Fundy… Elles peuvent dissimuler toutes sortes de choses dans nos marais… dit Madeleine d'un ton mystérieux.

Pensive, elle hésite un instant.

— Ton père m'a raconté ton accident. Je ne lui ai rien dit, mais je dois avouer Benoît, que je pense que tu ne lui as pas tout raconté. Tu peux me faire confiance. Raconte-moi tout.

Stupéfait, Benoît se demande comment cette vieille femme sait qu'il n'a pas tout dit à son père. Il reste muet.

Elle n'est pas la bonne personne à qui raconter que l'animal courait sur deux pattes comme un être humain. Cette ancienne institutrice me prendra pour un fou.

D'une voix adoucie, Madouesse poursuit l'interrogatoire.

— Qu'est-ce que tu as vraiment vu Benoît ? Je te promets que je ne le révèlerai pas à qui que ce soit. Ça sera notre secret.

Benoît vacille. Il sent que ça lui ferait du bien de décrire à quelqu'un ce qu'il a cru voir, mais il se retient d'en parler.

— Je crois deviner ce que tu as vu, continue sa grand-tante et je comprends très bien comment tu te sens. Je n'ai jamais révélé ce que j'ai vu quand j'étais jeune dans les brumes du marais. Je ne voulais pas passer pour une tête molle.

Benoît se raidit.

Madouesse le regarde toujours intensément. Ses petits yeux bruns derrière ses lunettes épaisses comme des fonds de bouteilles font penser aux yeux myopes d'un madouesse. Même ses cheveux drus et poivrés ressemblent à la tête d'un porc-épic.

Mal à l'aise, il gigote dans sa berceuse.

— Eh bien moi, je vais me confier à toi, Benoît. Viens.

Perplexe, Benoît talonne Madouesse qui gravit les marches de son escalier en colimaçon vers l'étage.

À l'étage, la porte de la salle de bain est grande ouverte, mais les portes des autres pièces sont fermées. Madouesse ouvre la porte d'une chambre qui a un lit en fer blanc et une petite penderie construite sous la pente du toit. Elle étend le bras au-dessus de la penderie et récupère une boîte métallique.

— Pas une âme n'a vu le contenu de cette boîte depuis que je l'ai trouvé dans l'herbe haute du marais quand j'avais ton âge, il y a cinquante-neuf ans.

Cinquante-neuf et onze font soixante-dix ans. Ouf, elle est plus vieille que je pensais.

— C'est très longtemps passé, dit-il sans réfléchir. Euh, pardonnez-moi.

— Oui, je suis vieille, mais tu verras bien que j'ai encore de la vigueur, réplique-t-elle sans avoir l'air offensée.

De sa poche de chandail, elle retire une petite clé qu'elle insère et tourne dans la serrure de la boîte. Puis, elle ouvre le couvercle et sort deux minuscules sabots qu'elle dépose dans la main de Benoît. Il examine ces petits sabots décorés de spirales. Ils iraient bien à une Barbie, mais Benoît devine que dans la jeunesse de Madouesse, les Barbies n'existaient pas !

— Ton animal avait-il un visage humain ?

Benoît est bouche bée.

— Portait-il des sabots ? poursuit-elle.

— Je n'ai pas vu ses pattes.

— Tu veux dire ses pieds.

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Ébranlé, Benoît se demande si en effet cette vieille enseignante d'allure pratique n'est pas devenue un peu folle en vieillissant… Ou, existe-t-il vraiment une toute petite personne qui habite les marais ? Ils entendent claquer des portières de voiture et les voix de Monique et d'Emma.

Madeleine agrippe l'épaule de Benoît.

— On s'en parle demain. C'est mon secret depuis cinquante-neuf ans. Et maintenant, c'est notre secret, petit-neveu. Compris ?

Benoît hoche vigoureusement la tête à sa surprenante grand-tante.

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