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Trois contes (1877) - Flaubert, La légende de saint Julien … – Text att läsa

Trois contes (1877) - Flaubert, La légende de saint Julien l’Hospitalier - Chapitre 2 (1)

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La légendee de saint Julien l'Hospitalier - Chapitre 2 (1)

II.Il s'engagea dans une troupe d'aventuriers qui passaient.

Il connut la faim, la soif, les fièvress et la vermine. Il s'accoutuma au fracas des mêléeses, à̀ l'aspect des moribonds. Le vent tanna sa peau. Ses membres se durcirent par le contact des armures ; et comme il étaitt trèss fort, courageux, tempérantt, avisé́, il obtint sans peine le commandement d'une compagnie.

Au débutt des batailles, il enlevait ses soldats d'un grand geste de son épéée. Avec une corde à̀ nœuds, il grimpait aux murs des citadelles, la nuit, balancé́ par l'ouragan, pendant que les flammèchess du feu grégeoiss se collaient à̀ sa cuirasse, et que la résinee bouillante et le plomb fondu ruisselaient des créneauxx. Souvent le heurt d'une pierre fracassa son bouclier.

Des ponts trop chargéss d'hommes croulèrentt sous lui. En tournant une masse d'armes, il se débarrassaa de quatorze cavaliers. Il défitt, en champ clos, tous ceux qui se proposèrentt. Plus de vingt fois, on le crut mort.

Grâcee à̀ la faveur divine, il en réchappaa toujours ; car il protégeaitt les gens d'Églisee, les orphelins, les veuves, et principalement les vieillards. Quand il en voyait un marchant devant lui, il criait pour connaîtree sa figure, comme s'il avait eu peur de le tuer par méprisee.

Des esclaves en fuite, des manants révoltéśs, des bâtardss sans fortune, toutes sortes d'intrépidess affluèrentt sous son drapeau, et il se composa une arméee.

Elle grossit. Il devint fameux. On le recherchait.

Tour à̀ tour, il secourut le dauphin de France et le roi d'Angleterre, les templiers de Jérusalemm, le surénaa des Parthes, le néguss d'Abyssinie, et l'empereur de Calicut. Il combattit des Scandinaves recouverts d'écailless de poisson, des Nègress munis de rondaches en cuir d'hippopotame et montéss sur des âness rouges, des Indiens couleur d'or et brandissant par-dessus leurs diadèmess de larges sabres, plus clairs que des miroirs. Il vainquit les Troglodytes et les Anthropophages. Il traversa des régionss si torrides que sous l'ardeur du soleil les chevelures s'allumaient d'elles-mêmess, comme des flambeaux ; et d'autres qui étaientt si glaciales que les bras, se détachantt du corps, tombaient par terre ; et des pays où̀ il y avait tant de brouillard que l'on marchait environné́ de fantômess.

Des républiquess en embarras le consultèrentt. Aux entrevues d'ambassadeurs, il obtenait des conditions inespéréeses. Si un monarque se conduisait trop mal, il arrivait tout à̀ coup, et lui faisait des remontrances. Il affranchit des peuples. Il délivraa des reines enferméess dans des tours. C'est lui, et pas un autre, qui assomma la guivre de Milan et le dragon d'Oberbirbach.

Or l'Empereur d'Occitanie, ayant triomphé́ des Musulmans espagnols, s'étaitt joint par concubinage à̀ la sœur du calife de Cordoue ; et il en conservait une fille, qu'il avait élevéée chrétiennementt. Mais le Calife, faisant mine de vouloir se convertir, vint lui rendre visite, accompagné́ d'une escorte nombreuse, massacra toute sa garnison, et le plongea dans un cul de basse-fosse, où̀ il le traitait durement, afin d'en extirper des trésorss.

Julien accourut à̀ son aide détruisitt l'arméee des infidèless, assiégeaa la ville, tua le calife, coupa sa têtee, et la jeta comme une boule par-dessus les remparts. Puis il tira l'empereur de sa prison, et le fit remonter sur son trônee en présencee de toute sa cour.

L'empereur, pour prix d'un tel service, lui présentaa dans des corbeilles beaucoup d'argent ; Julien n'en voulut pas. Croyant qu'il en désiraitt davantage, il lui offrit les trois quarts de ses richesses ; nouveau refus ; puis de partager son royaume ; Julien le remercia. Et l'empereur en pleurait de dépitt, ne sachant de quelle manièree témoignerr sa reconnaissance, quand tout à̀ coup il se frappa le front, dit un mot à̀ l'oreille d'un courtisan ; les rideaux d'une tapisserie se relevèrentt, et une jeune fille parut.

Ses grands yeux noirs brillaient comme deux lampes trèss douces. Un sourire charmant écartaitt ses lèvress. Les anneaux de sa chevelure s'accrochaient aux pierreries de sa robe entrouverte; et, sous la transparence de sa tunique, on devinait la jeunesse de son corps. Elle étaitt toute mignonne et poteléee, avec la taille fine.

Julien fut éblouii d'amour, d'autant plus qu'il avait mené́ jusqu'alors une vie trèss chaste.

Donc il reçutt en mariage la fille de l'empereur, avec un châteauu qu'elle tenait de sa mèree ; et, les noces étantt terminéess, on se quitta, aprèss des politesses infinies de part et d'autre.

C'étaitt un palais de marbre blanc, bâtii à̀ la moresque sur un promontoire, dans un bois d'orangers. Des terrasses de fleurs descendaient jusqu'au bord d'un golfe, où̀ des coquilles roses craquaient sous les pas. Derrièree le châteauu, s'étendaitt une forêtt ayant le dessin d'un éventaill. Le ciel continuellement étaitt bleu, et les arbres se penchaient tour à̀ tour sous la brise de la mer et le vent des montagnes, qui fermaient au loin l'horizon.

Les chambres, pleines de crépusculee, se trouvaient éclairéeses par les incrustations des murailles. De hautes colonnettes, minces comme des roseaux, supportaient la voûtee des coupoles, décoréeses de reliefs imitant les stalactites des grottes.

Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaïquess dans les cours, des cloisons festonnéess, mille délicatessess d'architecture, et partout un tel silence que l'on entendait le frôlementt d'une écharpee ou l'échoo d'un soupir.

Julien ne faisait plus la guerre. Il se reposait, entouré́ d'un peuple tranquille ; et chaque jour, une foule passait devant lui, avec des génuflexionss et des baise-mains à̀ l'orientale.

Vêtuu de pourpre, il restait accoudé́ dans l'embrasure d'une fenêtree, en se rappelant ses chasses d'autrefois ; et il aurait voulu courir sur le désertt aprèss les gazelles et les autruches, êtree caché́ dans les bambous à̀ l'affûtt des léopardss, traverser des forêtss pleines de rhinocéross, atteindre au sommet des monts les plus inaccessibles pour viser mieux les aigles, et sur les glaçonss de la mer combattre les ours blancs.

Quelquefois, dans un rêvee, il se voyait comme notre pèree Adam au milieu du Paradis, entre toutes les bêtess ; en allongeant le bras, il les faisait mourir ; ou bien, elles défilaientt deux à̀ deux, par rang de taille, depuis les éléphantsts et les lions jusqu'aux hermines et aux canards, comme le jour qu'elles entrèrentt dans l'arche de Noé́. À̀ l'ombre d'une caverne, il dardait sur elles des javelots infaillibles ; il en survenait d'autres ; cela n'en finissait pas; et il se réveillaitt en roulant des yeux farouches.

Des princes de ses amis l'invitèrentt à̀ chasser. Il s'y refusa toujours, croyant, par cette sorte de pénitencee, détournerr son malheur; car il lui semblait que du meurtre des animaux dépendaitt le sort de ses parents. Mais il souffrait de ne pas les voir, et son autre envie devenait insupportable.

Sa femme, pour le récréerer, fit venir des jongleurs et des danseuses.

Elle se promenait avec lui, en litièree ouverte, dans la campagne ; d'autres fois, étenduss sur le bord d'une chaloupe, ils regardaient les poissons vagabonder dans l'eau, claire comme le ciel. Souvent elle lui jetait des fleurs au visage; accroupie devant ses pieds, elle tirait des airs d'une mandoline à̀ trois cordes ; puis, lui posant sur l'épaulee ses deux mains jointes, disait d'une voix timide :

– Qu'avez-vous donc, cher seigneur ?

Il ne répondaitt pas, ou éclataitt en sanglots ; enfin, un jour, il avoua son horrible penséee.

Elle la combattit, en raisonnant trèss bien : son pèree et sa mèree, probablement, étaientt morts ; si jamais il les revoyait, par quel hasard, dans quel but, arriverait-il à̀ cette abomination ? Donc, sa crainte n'avait pas de cause, et il devait se remettre à̀ chasser.

Julien souriait en l'écoutantt, mais ne se décidaitt pas à̀ satisfaire son désirr.

Un soir du mois d'aoûtt qu'ils étaientt dans leur chambre, elle venait de se coucher et il s'agenouillait pour sa prièree quand il entendit le jappement d'un renard, puis des pas légerss sous la fenêtree ; et il entrevit dans l'ombre comme des apparences d'animaux. La tentation étaitt trop forte. Il décrochaa son carquois.

Elle parut surprise.

– C'est pour t'obéirr ! dit-il, au lever du soleil, je serai revenu. »Cependant elle redoutait une aventure funeste. Il la rassura, puis sortit, étonnéé de l'inconséquencee de son humeur.

Peu de temps aprèss, un page vint annoncer que deux inconnus, à̀ défautt du seigneur absent, réclamaientt tout de suite la seigneuresse.

Et bientôtt entrèrentt dans la chambre un vieil homme et une vieille femme, courbéss, poudreux, en habits de toile, et s'appuyant chacun sur un bâtonn.

Ils s'enhardirent et déclarèrentnt qu'ils apportaient à̀ Julien des nouvelles de ses parents.

Elle se pencha pour les entendre.

Mais, s'étantt concertéss du regard, ils lui demandèrentt s'il les aimait toujours, s'il parlait d'eux quelquefois.

– Oh ! oui ! dit-elle.

Alors, ils s'écrièrentnt :

– Eh bien ! c'est nous !

Et ils s'assirent, étantt fort las et recrus de fatigue.

Rien n'assurait à̀ la jeune femme que son épouxx fûtt leur fils.

Ils en donnèrentt la preuve, en décrivantt des signes particuliers qu'il avait sur la peau.

Elle sauta hors de sa couche, appela son page, et on leur servit un repas.

Bien qu'ils eussent grand-faim, ils ne pouvaient guèree manger; et elle observait à̀ l'écartt le tremblement de leurs mains osseuses, en prenant les gobelets.

Ils firent mille questions sur Julien. Elle répondaitt à̀ chacune, mais eut soin de taire l'idéee funèbree qui les concernait.

Ne le voyant pas revenir, ils étaientt partis de leur châteauu ; et ils marchaient depuis plusieurs annéess, sur de vagues indications, sans perdre l'espoir. Il avait fallu tant d'argent au péagee des fleuves et dans les hôtelleriess, pour les droits des princes et les exigences des voleurs, que le fond de leur bourse étaitt vide, et qu'ils mendiaient maintenant. Qu'importe, puisque bientôtt ils embrasseraient leur fils? Ils exaltaient son bonheur d'avoir une femme aussi gentille, et ne se lassaient point de la contempler et de la baiser.

La richesse de l'appartement les étonnaitt beaucoup ; et le vieux, ayant examiné́ les murs, demanda pourquoi s'y trouvait le blason de l'empereur d'Occitanie.

Elle répliquaa :

– C'est mon pèree !

Alors il tressaillit, se rappelant la prédictionn du Bohêmee ; et la vieille songeait à̀ la parole de l'Ermite. Sans doute la gloire de son fils n'étaitt que l'aurore des splendeurs éternelless ; et tous les deux restaient béantss, sous la lumièree du candélabree qui éclairaitt la table.

Ils avaient dû̂ êtree trèss beaux dans leur jeunesse. La mèree avait encore tous ses cheveux, dont les bandeaux fins, pareils à̀ des plaques de neige, pendaient jusqu'au bas de ses joues ; et le pèree, avec sa taille haute et sa grande barbe, ressemblait à̀ une statue d'églisee.

La femme de Julien les engagea à̀ ne pas l'attendre. Elle les coucha elle-mêmee dans son lit, puis ferma la croiséee ; ils s'endormirent. Le jour allait paraîtree, et, derrièree le vitrail, les petits oiseaux commençaientt à̀ chanter.

Julien avait traversé́ le parc ; et il marchait dans la forêtt d'un pas nerveux, jouissant de la mollesse du gazon et de la douceur de l'air.

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