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Pélagie-la-Charrette - Antonine Maillet, Chapitre 16 – Text att läsa

Pélagie-la-Charrette - Antonine Maillet, Chapitre 16

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Chapitre 16

Durant tout un hiver et tout un été, l'ombre de Bélonie-le-Vieux a plané au-dessus des charrettes. Au point que les Allain en oubliaient quasiment leurs ora pro nobis et s'adressaient au défunt dans leurs litanies… délivrez-nous du mal, Bélonie; que Célina en négligeait de consulter la fourrure des écureuils et la hauteur des nids de guêpes sur le temps qu'il ferait et interrogeait directement le radoteux sans faire de manières; que les Bourgeois, je vous le dis, les Bourgeois faisaient des choses insoupçonnées; que les Basques, oh! les Basques passèrent l'année à fabriquer des instruments de musique dans les branches et les roseaux et à composer mille complaintes à la mémoire du barde centenaire:

Écoutez tous, petits et grands,

L'histoire d'un aïeul de cent ans,

Qui vit une vie sans descendants.

Car tous les siens périrent au large

En un seul jour, un jour d'orage,

Qui emporta dans le naufrage

La goélette et son chargement.

Pleurez-les tous, petits et grands.

Mais un jour neuf, un beau printemps,

Parut une voile à l'horizon.

C'est la Grand'Goule, beau bâtiment,

Qui ramène un homme au rivage.

Un moussaillon, jeune en son âge,

Plein de vaillance et de courage.

Et Bélonie était son nom.

Réjouissez-vous, petits et grands.

L'automne qui suivit ce printemps,

L'aïeul qui avait fait son temps

Dans l'exil et la déportation,

Bâsit sans laisser d'message.

Mais depuis lors après l'orage

On entend hi! dans les nuages

Et l'on voit bicler les goélands.

Chantez sa gloire, petits et grands.

On était aux portes du pays, on serait à la Grand'Prée avant l'hiver. Et tam-di-di, tam-di-di'… elle en tapait du pied, la boiteuse.

Pélagie n'avait pas fait de nombreuses erreurs de calcul, en dix ans de retour, il faut lui pardonner celle-là. La rigueur des hivers acadiens s'était estompée dans sa mémoire durant ses quinze ans de Georgie. Et pour comble, l'hiver précédant le dernier avait été si doux qu'on l'avait pris pour compte, imprudemment. Il faut comprendre et donner aux charrettes toutes les excuses: quand l'hiver 1779-80 s'abattit sur elles au début de novembre, prématuré de quarante jours, sautant l'été des sauvages et la Saint-Martin, elles virent s'ouvrir devant elles, sans préambule et sans ménagement, la gueule du cheval de Troie.

Comme un monstre, la tempête s'écrasa sur l'Acadie en marche, au lendemain de la Toussaint… Tu exagères, Bélonie, le jour des Morts, t'as qu'à ouère! On n'avait pas eu le temps d'achever sa provision de noisettes et de glands, de saler son gibier et ses herbes, de sécher le hareng, d'embourrer les pommes et d'enterrer les patates dans les caveaux creusés à la pioche. On n'avait pas eu le temps d'envelopper les enfants d'Acadie dans la laine et la fourrure des bêtes, Bélonie. Et les enfants d'Acadie en prirent un dur coup.

On pouvait les voir s'agripper aux loques de leurs mères; baisser le front devant le fouet du vent qui leur cravachait la figure; courber l'échine jusqu'à marcher en diagonale entre ciel et terre; ouvrir grande la bouche pour aspirer l'air qui filtrait à peine entre la neige. On pouvait les voir à la fois éblouis et atterrés devant cet inconnu: l'hiver du Nord.

On eut tout juste le temps de prendre abri sous les charrettes, attachant les bâches aux ridelles et aux roues, et creusant des trous dans la terre qui, surprise en plein novembre, n'avait pas eu le temps de geler. Pélagie elle-même n'en croyait pas ses yeux. Elle s'était figuré qu'après la première neige viendrait le doux temps, le temps de se construire un campement d'hiver. Mais cette saison n'avait pas suivi son cours normal et avait déjoué ses prévisions. Sa plus grande prévision: celle d'atteindre sa Grand'Prée avant les froids.

«Je suis sûre pourtant que j'y sons quasiment.»

Quasiment ou presque quasiment. Mais un quasiment fait toute la différence quand il tombe en hiver.

La neige fouettait si dru, si dense, qu'on se creusait des tunnels à même les monticules sans toucher la terre. Puis on y forçait les bêtes pour se réchauffer à leur souffle et leur suée. Les boeufs, s'entend, car ni la mule des Allain ni l'âne des Belliveau n'avaient dans le sang des ancêtres hérité des hivers du Nord; et les pauvres bêtes périrent, transies.

Les hommes chaque jour s'arrachaient à leurs igloos et partaient chasser le rare gibier qui n'hiverne pas entre la Saint-Nicolas et la Mi-Carême: le lièvre, le madouesse ou porc-épic, le castor, le chevreuil avec beaucoup de chance, et avec beaucoup de risque l'ours qui dort dans un trou d'arbre. Réveiller un ours en janvier, c'est tendre sa fronde à la gueule du canon; c'est prendre la mer en canot d'écorce; c'est refuser de prêter le serment d'allégeance au roi d'Angleterre. Les Acadiens avaient l'habitude de tout ça, de l'Angleterre, de la mer, des canons; ça fait qu'ils délogèrent les ours de leurs trous.

«Ta peau ou la mienne», que chacun ricanait pour empêcher ses mâchoires de trembler.

Quand la Gribouille cherchera à savoir combien des siens y laissèrent leur peau, Bélonie changera de sujet et s'étendra sur les froidures et la neige. C'était son faible au Bélonie, troisième du nom, les tempêtes. Le faible des chroniqueurs du pays en général qui se complaisent à décrire les vents qui sifflent, la poudrerie qui coupe le souffle, la neige qui engloutit les abris, le froid qui gèle la salive avant qu'elle n'atteigne le sol.

«C'est-i' Dieu possible!

—Aussi vrai que je suis là.

—La crache leur gelait dans la goule?

—À cinquante sous zéro, le crachat que tu craches sonne comme une bille sus la croûte.»

Pire que ça.

«Quoi encore?

—Le Jean à Maxime à Maxime, propre descendant du François à Philippe, fait serment que l'an dernier en février il a vu de ses yeux vu monter un glaçon droit devant lui.

—…?

—Il avait pissé à cinquante-cinq sous zéro.

—Tu m'en diras tant!»

Tant et plus. Leurs pères l'avaient vécu, enfouis dans les bois, errant comme des martres entre les arbres, couverts de peaux d'ours et chaussés de bottes taillées à même les jarrets des orignaux, des bottes sauvages ou canisteaux, en langue du pays.

«L'hiver a des griffes et des dents comme les bêtes des forêts», que dit mon cousin Louis.

Cela ne l'empêcha point de se taire sur les bêtes, lui aussi, comme ses aïeux Louis-le-Drôle et Bélonie-le-Jeune. Ils se sont tous tus sur la cruauté des bêtes, ces chroniqueurs trop tendres en dépit de leurs grands airs. C'est ainsi que ni moi, ni Pélagie-la-Gribouille, ni même Pélagie-la-Charrette, première du nom, n'aurons jamais connu le nombre des victimes de l'ours ou du loup-cervier en forêt. Quand un trappeur ou un bûcheron ne rentrait pas, ses compagnons parlaient de dégel soudain des glaces ou de tempête en tourbillon.

Mais la bête le payait cher, consolez-en les veuves. Pour un homme des bois qui ne rentrait plus, combien de peaux d'ours de plus de deux aunes transpercées d'une seule balle. Une seule balle, si fait! Les nouveaux maîtres avaient prohibé le port d'armes chez les Acadiens de la Déportation, on ne tirait pas au hasard.

…Ne point éveiller l'ours qui dort.

«Ça fait qu'i' cachiont leurs fusils et racontiont des histoires.»

Et la voilà l'origine de ce vaste répertoire de contes d'ours, puisé à même le fonds des contes d'animaux, mais diverti et adapté. Car il était plus prudent à un Acadien de la sombre époque de raconter, les yeux fermés, au gouverneur anglais qu'il avait abattu un ours à coups de fourchette, que de lui avouer qu'il possédait une arme à feu.

…Après quoi les gouverneurs anglais croyaient les Acadiens capables de tout et barricadaient leurs femmes et leurs enfants.

«Ta peau ou la mienne!»

Et les chasseurs et trappeurs d'Acadie réussirent à arracher du plus dur hiver de leur histoire quasiment tout leur monde… Quasiment, mais pas tous. On perdit des nouveau-nés, quelques vieux, dont Anne-Marie-Françoise réchappée un peu plus tôt du bourbier de Salem. De toute manière, comme disait Célina, elle y avait laissé un bon morceau d'entendement dans son marais et passait les journées à réclamer Beausoleil qui lui ramènerait Marguerite et Mathurin disparus dans le Dérangement.

«Le bon Dieu a été bon de venir la qu'ri'.»

Mais un matin, le bon Dieu… taisez-vous, Célina. Un matin, ce fut au tour de la petite Virginie. Elle s'était montrée des plus braves, la fée des charrettes, depuis sa Virginie natale, marchant à dix mois, à deux ans causant à pleines dents, se débarbouillant toute seule dans les ruisseaux, et apprenant avant l'âge de quatre ans à distinguer les bons champignons des vénéneux. À l'âge de raison, elle savait déjà tout faire, Virginie, et sa mère pouvait sans inquiétude mettre d'autres enfants au monde.

Mais ce matin-là, Virginie poussa une fièvre subite et atroce. Les bronches? la gorge? les boyaux, comme son frère Frédéric? Catoune, Célina et Marie Cormière foncèrent en même temps sur Pélagie. On n'allait pas laisser faire ça, pas ça tout de même, les Cormier avaient subi plus que leur part d'épreuves, et ne méritaient pas ça, non, Pélagie.

Pélagie s'ébrouait et cherchait à faire surface. Pas assez qu'elle les avait tous arrachés aux griffes de l'ennemi, elle devait en plus les sauver de la mort? À la fin, que lui réclamait-on?

…Pour qui me prenez-vous? qu'elle leur disait.

Mais ni Célina, ni les Cormier ne voulaient entendre raison. Et Catoune, les yeux ébaubis, s'agrippait aux jupes de Pélagie à s'en déchirer les ongles. La mère Pélage, à bout, prit un grand souffle:

«Allez me qu'ri' le Jean-Baptiste», qu'elle fit.

Et l'on ramena le Jean-Baptiste, boitillant entre la fierté et l'ahurissement de se découvrir soudain tant d'importance. Mais quand il eut compris ce que la Pélagie exigeait de lui, il cessa du coup de se rengorger et prit un air misérable. Il était dévot, c'est vrai, personne ne lui contestait sa piété; mais un miracle, Pélagie… rien de moins qu'un miracle, qu'elle lui demandait… rien de moins que la guérison d'un enfant par la seule imposition des mains et l'attouchement du crucifix. Il a dû en cet instant regretter de l'avoir arraché aux flammes au péril de sa vie, le crucifix de l'église Saint-Charles de la Grand'Prée.

Pélagie insista:

«Tout ce que je vous demandons, Jean-Baptiste, c'est de remplacer le prêtre qui en pareil cas aurait imploré Dieu et Dieu l'aurait exaucé.»

Mais le Jean-Baptiste bégaya;

«Je ne suis point un prêtre… le Ciel l'a… l'a point voulu… je crains que… je crains que…

—Je l'aurions demandé à Bélonie s'il avait été là. C'est vous dumeshui le plus âgé.»

Pauvre Jean-Baptiste Allain, il bicla sous le coup: on s'adressait à l'aîné et non au dévot. Et sa gorge s'enfonça encore davantage dans son gosier. Il dut avaler toute la coupe d'humilité ce jour-là, le saint homme. Certains pensent que c'est pour ça que le ciel en eut compassion. Tout ce que l'histoire raconte c'est que la Virginie, sous un flot de larmes et de libéra nos Domine, se mit peu à peu à bouger les yeux, la tête, les jambes, puis à crier après sa mère. La fièvre s'éteignit d'elle-même et l'enfant sortit de l'ombre comme un champignon de la nuit, en dressant la tête au soleil.

On lui sauta au cou, au thaumaturge, on lui baisa les mains et l'aspergea de gratitude. Apparence qu'il en serait resté tout confus et morfondu, perplexe devant l'événement, ne comprenant point par quel bout la grâce était sortie de lui. Apparence même qu'il en serait resté humble et généreux, le Jean-Baptiste Allain, le restant de ses jours, n'étalant plus ses stigmates, ne produisant plus son crucifix, ne cherchant plus à enfouir tout le ciel au fond de son coeur pour lui tout seul… apparence.

Mais la lignée des conteurs, elle, prétend que c'était le Bélonie. On raconte qu'à l'instant même où la miraculée a ouvert les yeux, un petit hi! serait sorti de sa bouche. Les Bourgeois et les Belliveau l'ont juré.

Quoi qu'il en soit, Virginie était sauvée, et l'on rendit grâce à Dieu. Mais Dieu n'a pas l'habitude de se répéter tous les jours, et le thaumaturge en une fois avait épuisé son charisme. D'autres enfants, frappés aux bronches et à la gorge, ne s'en tirèrent pas.

Ce fut un dur hiver.

Quand on les dénicha de leur hivernement, à la fin de février, blottis au fond des tunnels de glace, figés en dessous du plancher des charrettes enterrées sous la neige, ou tapis dans le creux des arbres, on pouvait leur compter les os du râteau de l'échine, à tous.

C'est un Godin qui les déterra, un Godin de la branche de Beauséjour, chasseur, trappeur, coureur de bois à la mode acadienne, c'est-à-dire un éclaireur avant tout. Un Acadien, comme eux, mais resté en ancienne Acadie, caché et traqué durant toutes ces années du Grand Dérangement.

Et Pélagie comprit, en ce début 1780, qu'elle venait de rentrer au pays.

Les yeux des déportés s'agrandirent, cherchèrent à comprendre, leurs doigts rigides d'engelure s'efforçant de palper le visage de cet homme démesuré qui se tenait là, sous la voûte des pins parasols. Il parlait leur langue, et il était vivant, ils étaient tous vivants. Le plus long hiver de leur vie venait de prendre fin, un hiver d'un quart de siècle.

Et Pélagie LeBlanc dite la Charrette, se courbant aux pieds de Pierre Godin dit Beauséjour, pleura des larmes de cent ans.

Un long voyage dans le Sud, eh oui, mais la boucle se refermait. Les déportés et les déserteurs dans les bois se retrouvaient, après une génération, presque au point de départ. Une génération de rescapés. Rescapés de la vie sauvage, rescapés de l'exil, rescapés de l'Histoire.

«C'est le beau Lawrence qui va en avoir des coliques!

—Il a déjà eu sa dernière colique, le beau Lawrence, inquiétez-vous point pour lui. Il l'a même eue à table, apparence, le glouton, en engouffrant une volaille sans la plumer. La vie est mortelle pour tout le monde.

—Hormis pour ceux-là qu'on a voulu tuer plusieurs fois et qui chaque fois avont ressoudu la tête.»

L'une après l'autre, les têtes se sont relevées, cherchant la lumière comme des tournesols. Encore une petite gorgée d'air, encore une petite lampée de soleil pour nous réchauffer les os. Donnez-nous le temps de retrouver nos mémoires, de nous déraidir les paupières et de nous huiler l'entendement. Vous verrez que nous aurons du coeur au ventre et de l'invention dans la jarnigoine, donnez-nous le temps.

…Et les Landry, et les Cormier, et les LeBlanc se frottaient à leurs cousins Godin, Godin dit Beauséjour, Godin dit Bellefontaine, Godin dit Godin. Tous descendants d'une ancienne famille de France dont les prétentions remontaient à Godefroy de Bouillon. Des Godin qui auraient pu s'appeler Godfri, Godfrèi, Godfrain, Godfrin, ou Godain avant de se fixer chez les Godin d'Acadie: ceux-là mêmes qui s'enfuirent dans les bois à l'heure du Grand Dérangement, qui s'y cachèrent durant la tourmente, et qui rescapèrent les charrettes prêtes à rendre le dernier soupir, englouties sous les neiges du terrible hiver 1780.

Et les deux branches d'Acadie se racontèrent leur double odyssée. On prétend même que c'est là, dans les cabanes de pin équarri des Godin, que le jeune Bélonie, deuxième du nom, aurait fait ses premières armes et aurait éberlué tout le monde. Il savait déjà conter, le néophyte, tenez-vous bien, et raconter comme le radoteux, sans en perdre une ligne, dans l'accent et le style. Il savait même débiter leur propre histoire à tous, celle des charrettes, mieux que les charrettes elles-mêmes, c'est la Célina qui vous le dit, à n'en point croire ses ouïes. Si ç'avait du bon sens asteur! Où c'est qu'il avait appris tout ça?

Hi!…

Ah! non, j'entends point ce que j'entends! C'est son aïeul tout craché, sans un tic ni un pli en moins. Et dire qu'il l'avait à peine connu, t'as qu'à ouère!

«C'est le sang, que fit Alban à Charles à Charles qui s'y connaissait sur ce chapitre. Et peut-être des retailles du passé écartées dans le ventre de sa mère.»

En échange du conteur Bélonie, les Godin des trois branches leur offrirent Bonaventure dit Bellefontaine, fils de Gabriel, fils de Pierre Godin dit Chatillon. Et le vieux leur raconta des histoires plus sombres que celles des Bélonie. Des histoires vraies… Comment les soldats anglais, pour rire, ouvraient les caves des familles en fuite pour laisser geler ou pourrir leurs réserves de vivres; comment on leur avait confisqué leurs meubles, leurs outils, jusqu'à leurs livres de famille pour empêcher les descendants de se retrouver et se reconnaître; comment on les avait pris pour cible durant l'exercice militaire des nouveaux soldats recrutés chez les loyalistes américains.

«Vous dites?

—Les Bostonais nouvellement arrivés au pays s'avont réfugiés icitte, le long de la rivière Saint-Jean, autour de Sainte-Anne. Et pour former ses soldats, au tir, le colonel…»

Pélagie en eut mal au ventre.

«Taisez-vous, Bonaventure Bellefontaine, la page est tournée. S'il nous reste du souffle, employons-le à démêler les familles, asteur qu'ils nous avont brûlé nos livres, et à les rebâtir.»

Puis elle se souvint de sa première rencontre avec les loyalistes, à Boston. Ils allaient donc la suivre jusqu'au pays, ceux-là?

«À combien de jours que je sons de la Grand'Prée?»

Bonaventure avisa Pélagie:

«Grand'Pré?

—Oui, j'y retornons.

—…?

—À combien de jours?

—À un mois ou deux de marche. Mais… les Anglais sont partout et apparence qu'ils avont point encore pardonné.»

Le mot atteignit Pélagie qui se rebiffa sous le coup:

«Pardonné? qu'elle fit, c'est à ceux-là asteur à pardonner?»

Les Godin baissèrent les yeux et se turent. Et Pélagie comprit que les déserteurs dans les bois en savaient peut-être plus long que les exilés sur la mentalité des nouveaux maîtres des lieux.

«Il est grand temps de bâsir, qu'elle fit. Ça sera pas dit que j'allons point une dernière fois ressoudre la tête de l'eau, ça sera pas dit. Huhau! les boeufs!»

Hélas! elle avait oublié, la Pélagie, qu'on les avait mangés durant l'hiver, les boeufs qui leur restaient, et qu'on s'était abrité sous leurs peaux. Elle avait oublié que les charrettes avaient perdu des ridelles et des roues, et que son peuple en loques était en lambeaux.

François à Philippe Basque et Alban à Charles à Charles s'avisèrent et ensemble s'approchèrent de Pélagie: ils lui proposaient de refaire le partage des familles dans les charrettes encore en mesure de rouler. Pélagie consentit à tout hormis à se départir de la sienne. Alban continua à argumenter, tandis que le Basque chercha à rafistoler la charrette moribonde… Équarrisez-moi des branches à la hache, et remontez-moi c'te roue, et trouvez-moi une bête aux champs capable de haler.

L'esclave prit le Basque au mot. Trouver une bête d'attelage pour remplacer les boeufs.

«Pour l'amour du Ciel! S'il allait nous ramener la jument du colonel, je serions point sortis du bois.

—Ou la vache du lieutenant-gouverneur.

—Qui c'est qui l'a laissé partir?

—Ça va nous attirer le malheur, tout ça.»

Il revint avec un sauvage.

Il ne réussit jamais à expliquer aux charrettes comment il avait réussi à se faire comprendre de ce Micmac, l'esclave; mais il avait vu juste. En ce printemps de dégel et de giboulée, on avait plus besoin d'un guide pour éviter les marais spongieux que d'une lourde bête pour s'y enfoncer jusqu'aux flancs. Souvenez-vous de Salem. Et l'esclave attela la P'titeGoule à la charrette de Pélagie.

On entreprenait la dernière étape, cette fois c'était vrai. Moins d'une centaine de lieues avant le bassin des Mines. Montez, tout le monde, et prenez une grande respiration. Vous mangerez les fraises des bois à la Grand'Prée.

…Les fraises des bois, les pommiers en fleur, la morue fraîche et le hareng fumé… le printemps qu'on lui avait volé, à la Pélagie, vingt-cinq ans auparavant, l'attendait sur les rives de la baie Française. Plus rien que ces cent lieues et elle oublierait, et elle pardonnerait, et elle rebâtirait son logis incendié.

«Hue! dia! en route! Et que j'en pogne point un seul à traîner de la patte.»

Mais au moment de mettre elle-même le pas dans la trace des roues, Pélagie sentit ses reins se cabrer et refuser de se détordre.

«Hé! qu'elle fit, c'est point le temps de jouer à la vieille, Pélagie, ta vie commence.»

Et elle donna encore un coup pour se redresser. Sans succès.

Les hommes la grimpèrent de force dans sa charrette sans répondre à ses cris:

«Je peux marcher, je peux marcher!»

Alban à Charles à Charles fit signe au géant qui s'ébranla.

Célina cueillit une ramée de plantes anciennes, ce jour-là, ses herbes chéries qui lui étaient restées un quart de siècle dans les narines. Qu'ils viennent maintenant les auripiaux, et les rages de dents, et les inflammations des bronches ou des boyaux! Célina était en pays de connaissance dans les bois d'Acadie.

…Mais la nuit suivante, elle ne dormit point, cherchant à lire le cri des oiseaux migrateurs qui rentraient un peu tard au pays.

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