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Trois contes (1877) - Flaubert, Un cœur simple - Chapitre 3… – Текст для чтения

Trois contes (1877) - Flaubert, Un cœur simple - Chapitre 3 (2)

Продвинутый 2 Урок французского для практики чтения

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Un cœur simple - Chapitre 3 (2)

Sa têtee retomba ; et machinalement elle soulevait, de temps à̀ autre, les longues aiguilles sur la table à̀ ouvrage.

Des femmes passèrentt dans la cour avec un bard d'où̀ dégouttelaitt du linge.

En les apercevant par les carreaux, elle se rappela sa lessive ; l'ayant couléee la veille, il fallait aujourd'hui la rincer; et elle sortit de l'appartement.

Sa planche et son tonneau étaientt au bord de la Toucques. Elle jeta sur la berge un tas de chemises, retroussa ses manches, prit son battoir ; et les coups forts qu'elle donnait s'entendaient dans les autres jardins à̀ côtéé. Les prairies étaientt vides, le vent agitait la rivièree; au fond, de grandes herbes s'y penchaient, comme des chevelures de cadavres flottant dans l'eau. Elle retenait sa douleur, jusqu'au soir fut trèss brave ; mais, dans sa chambre, elle s'y abandonna, à̀ plat ventre sur son matelas, le visage dans l'oreiller, et les deux poings contre les tempes.

Beaucoup plus tard, par le capitaine de Victor lui-mêmee, elle connut les circonstances de sa fin. On l'avait trop saigné́ à̀ l'hôpitall, pour la fièvree jaune. Quatre médecinss le tenaient à̀ la fois. Il étaitt mort immédiatementt, et le chef avait dit :

– Bon ! encore un !

Ses parents l'avaient toujours traité́ avec barbarie. Elle aima mieux ne pas les revoir ; et ils ne firent aucune avance, par oubli, ou endurcissement de misérabless.

Virginie s'affaiblissait.

Des oppressions, de la toux, une fièvree continuelle et des marbrures aux pommettes décelaientt quelque affection profonde. M. Poupart avait conseillé́ un séjourr en Provence. Mme Aubain s'y décidaa, et eûtt tout de suite repris sa fille à̀ la maison, sans le climat de Pont- l'Évêqueue.

Elle fit un arrangement avec un loueur de voitures, qui la menait au couvent chaque mardi. Il y a dans le jardin une terrasse d'où̀ l'on découvree la Seine. Virginie s'y promenait à̀ son bras, sur les feuilles de pampre tombéess. Quelquefois le soleil traversant les nuages la forçaitt à̀ cligner ses paupièress, pendant qu'elle regardait les voiles au loin et tout l'horizon, depuis le châteauu de Tancarville jusqu'aux phares du Havre. Ensuite on se reposait sous la tonnelle.

Sa mèree s'étaitt procuré́ un petit fûtt d'excellent vin de Malaga ; et, riant à̀ l'idéee d'êtree grise, elle en buvait deux doigts, pas davantage.

Ses forces reparurent. L'automne s'écoulaa doucement. Félicitéé rassurait Mme Aubain. Mais, un soir qu'elle avait étéé aux environs faire une course, elle rencontra devant la porte le cabriolet de M. Poupart ; et il étaitt dans le vestibule. Mme Aubain nouait son chapeau.

– Donnez-moi ma chaufferette, ma bourse, mes gants ; plus vite donc !

Virginie avait une fluxion de poitrine ; c'étaitt peut-êtree désespéréré.

– Pas encore ! dit le médecinn.

Et tous deux montèrentt dans la voiture, sous des flocons de neige qui tourbillonnaient. La nuit allait venir. Il faisait trèss froid.

Félicitéé se précipitaa dans l'églisee, pour allumer un cierge. Puis elle courut aprèss le cabriolet, qu'elle rejoignit une heure plus tard, sauta légèrementnt par derrièree, où̀ elle se tenait aux torsades, quand une réflexionn lui vint : « La cour n'est pas ferméee ! si des voleurs s'introduisaient ? » Et elle descendit.

Le lendemain, dèss l'aube, elle se présentaa chez le docteur. Il étaitt rentré́ et reparti à̀ la campagne. Puis elle resta dans l'auberge, croyant que des inconnus apporteraient une lettre. Enfin, au petit jour, elle prit la diligence de Lisieux.

Le couvent se trouvait au fond d'une ruelle escarpéee. Vers le milieu, elle entendit des sons étrangess, un glas de mort. « C'est pour d'autres », pensa-t-elle ; et Félicitéé tira violemment le marteau.

Au bout de plusieurs minutes, des savates se traînèrentnt, la porte s'entrebâillaa, et une religieuse parut.

La bonne sœur avec un air de componction dit qu'« elle venait de passer ». En mêmee temps, le glas de Saint-Léonardd redoublait.

Félicitéé parvint au second étagee.

Dèss le seuil de la chambre, elle aperçutt Virginie étaléée sur le dos, les mains jointes, la bouche ouverte, et la têtee en arrièree sous une croix noire s'inclinant vers elle, entre les rideaux immobiles, moins pâless que sa figure. Mme Aubain, au pied de la couche qu'elle tenait dans ses bras, poussait des hoquets d'agonie. La supérieuree étaitt debout, à̀ droite. Trois chandeliers sur la commode faisaient des taches rouges, et le brouillard blanchissait les fenêtress. Des religieuses emportèrentt Mme Aubain.

Pendant deux nuits, Félicitéé ne quitta pas la morte. Elle répétaitit les mêmess prièress, jetait de l'eau bénitee sur les draps, revenait s'asseoir, et la contemplait. À̀ la fin de la premièree veille, elle remarqua que la figure avait jauni, les lèvress bleuirent, le nez se pinçaitt, les yeux s'enfonçaientt. Elle les baisa plusieurs fois ; et n'eûtt pas éprouvéé un immense étonnementt si Virginie les eûtt rouverts ; pour de pareilles âmess le surnaturel est tout simple. Elle fit sa toilette, l'enveloppa de son linceul, la descendit dans sa bièree, lui posa une couronne, étalaa ses cheveux. Ils étaientt blonds, et extraordinaires de longueur à̀ son âgee. Félicitéé en coupa une grosse mèchee, dont elle glissa la moitié́ dans sa poitrine, résoluee à̀ ne jamais s'en dessaisir.

Le corps fut ramené́ à̀ Pont-l'Évêqueue, suivant les intentions de Mme Aubain, qui suivait le corbillard, dans une voiture ferméee.

Aprèss la messe, il fallut encore trois quarts d'heure pour atteindre le cimetièree. Paul marchait en têtee et sanglotait. M. Bourais étaitt derrièree, ensuite les principaux habitants, les femmes, couvertes de mantes noires, et Félicitéé. Elle songeait à̀ son neveu, et, n'ayant pu lui rendre ces honneurs, avait un surcroîtt de tristesse, comme si on l'eûtt enterré́ avec l'autre.

Le désespoirr de Mme Aubain fut illimité́.

D'abord elle se révoltaa contre Dieu, le trouvant injuste de lui avoir pris sa fille, – elle qui n'avait jamais fait de mal, et dont la conscience étaitt si pure. Mais non! elle aurait dû̂ l'emporter dans le Midi. D'autres docteurs l'auraient sauvéee ! Elle s'accusait, voulait la rejoindre, criait en détressee au milieu de ses rêvess. Un surtout, l'obsédaitt. Son mari, costumé́ comme un matelot, revenait d'un long voyage, et lui disait en pleurant qu'il avait reçuu l'ordre d'emmener Virginie. Alors ils se concertaient pour découvrirr une cachette quelque part.

Une fois, elle rentra du jardin, bouleverséee. Tout à̀ l'heure (elle montrait l'endroit), le pèree et la fille lui étaientt apparus l'un auprèss de l'autre ; et ils ne faisaient rien, ils la regardaient.

Pendant plusieurs mois, elle resta dans sa chambre, inerte. Félicitéé la sermonnait doucement ; il fallait se conserver pour son fils et pour l'autre, en souvenir d'« elle ».

– « Elle ? » reprenait Mme Aubain, comme se réveillantt. Ah ! oui !... oui !... Vous ne l'oubliez pas !

Allusion au cimetièree, qu'on lui avait scrupuleusement défenduu.

Félicitéé tous les jours s'y rendait.

À̀ quatre heures précisess, elle passait au bord des maisons, montait la côtee, ouvrait la barrièree, et arrivait devant la tombe de Virginie. C'étaitt une petite colonne de marbre rose, avec une dalle dans le bas, et des chaîness autour enfermant un jardinet. Les plates-bandes disparaissaient sous une couverture de fleurs. Elle arrosait leurs feuilles, renouvelait le sable, se mettait à̀ genoux pour mieux labourer la terre. Mme Aubain, quand elle put y venir, en éprouvaa un soulagement, une espècee de consolation.

Puis des annéess s'écoulèrentnt, toutes pareilles et sans autres épisodess que le retour des grandes fêtess : Pâquess, l'Assomption, la Toussaint. Des événementsts intérieurss faisaient une date, où̀ l'on se reportait plus tard. Ainsi, en 1825, deux vitriers badigeonnèrentt le vestibule ; en 1827, une portion du toit, tombant dans la cour, faillit tuer un homme. L'étéé de 1828, ce fut à̀ Madame d'offrir le pain bénitt ; Bourais, vers cette époquee, s'absenta mystérieusementt; et les anciennes connaissances peu à̀ peu s'en allèrentt : Guyot, Liébardd, Mme Lechaptois, Robelin, l'oncle Gremanville, paralysé́ depuis longtemps.

Une nuit, le conducteur de la malle-poste annonçaa dans Pont-l'Évêqueue la Révolutionn de Juillet. Un sous-préfett nouveau, peu de jours aprèss, fut nommé́ : le baron de Larsonnièree, ex- consul en Amériquee, et qui avait chez lui, outre sa femme, sa belle-sœur avec trois « demoiselles », assez grandes déjàà. On les apercevait sur leur gazon, habilléess de blouses flottantes; elles possédaientt un nègree et un perroquet. Mme Aubain eut leur visite, et ne manqua pas de la rendre. Du plus loin qu'elles paraissaient, Félicitéé accourait pour la prévenirr. Mais une chose étaitt seule capable de l'émouvoirr, les lettres de son fils.

Il ne pouvait suivre aucune carrièree, étantt absorbé́ dans les estaminets. Elle lui payait ses dettes ; il en refaisait d'autres ; et les soupirs que poussait Mme Aubain, en tricotant prèss de la fenêtree, arrivaient à̀ Félicitéé, qui tournait son rouet dans la cuisine.

Elles se promenaient ensemble le long de l'espalier et causaient toujours de Virginie, se demandant si telle chose lui aurait plu, en telle occasion ce qu'elle eûtt dit probablement.

Toutes ses petites affaires occupaient un placard dans la chambre à̀ deux lits. Mme Aubain les inspectait le moins souvent possible. Un jour d'étéé, elle se résignaa; et des papillons s'envolèrentt de l'armoire.

Ses robes étaientt en ligne sous une planche où̀ il y avait trois poupéess, des cerceaux, un ménagee, la cuvette qui lui servait. Elles retirèrentt égalementt les jupons, les bas, les mouchoirs, et les étendirentt sur les deux couches, avant de les replier. Le soleil éclairaitt ces pauvres objets, en faisait voir les taches, et des plis forméss par les mouvements du corps. L'air étaitt chaud et bleu, un merle gazouillait, tout semblait vivre dans une douceur profonde. Elles retrouvèrentt un petit chapeau de peluche, à̀ longs poils, couleur marron ; mais il étaitt tout mangé́ de vermine. Félicitéé le réclamaa pour elle-mêmee. Leurs yeux se fixèrentt l'une sur l'autre, s'emplirent de larmes ; enfin la maîtressee ouvrit ses bras, la servante s'y jeta ; et elles s'étreignirentt, satisfaisant leur douleur dans un baiser qui les égalisaitt.

C'étaitt la premièree fois de leur vie, Mme Aubain n'étantt pas d'une nature expansive. Félicitéé lui en fut reconnaissante comme d'un bienfait, et désormaiss la chéritt avec un dévouementt bestial et une vénérationon religieuse.

La bonté́ de son cœur se développaa.

Quand elle entendait dans la rue les tambours d'un régimentt en marche, elle se mettait devant la porte avec une cruche de cidre, et offrait à̀ boire aux soldats. Elle soigna des cholériquess. Elle protégeaitt les Polonais ; et mêmee il y en eut un qui déclaraitt la vouloir épouserr. Mais ils se fâchèrentnt ; car un matin, en rentrant de l'angéluss, elle le trouva dans sa cuisine, où̀ il s'étaitt introduit, et accommodé́ une vinaigrette qu'il mangeait tranquillement.

Aprèss les Polonais, ce fut le pèree Colmiche, un vieillard passant pour avoir fait des horreurs en 93. Il vivait au bord de la rivièree, dans les décombress d'une porcherie. Les gamins le regardaient par les fentes du mur, et lui jetaient des cailloux qui tombaient sur son grabat, où̀ il gisait, continuellement secoué́ par un catarrhe, avec des cheveux trèss longs, les paupièress enflamméess, et au bras une tumeur plus grosse que sa têtee. Elle lui procura du linge, tâchaa de nettoyer son bouge, rêvaitt à̀ l'établirr dans le fournil, sans qu'il gênât̂t Madame. Quand le cancer eut crevé́, elle le pansa tous les jours, quelquefois lui apportait de la galette, le plaçaitt au soleil sur une botte de paille ; et le pauvre vieux, en bavant et en tremblant, la remerciait de sa voix éteintee, craignait de la perdre, allongeait les mains dèss qu'il la voyait s'éloignerr. Il mourut ; elle fit dire une messe pour le repos de son âmee.

Ce jour-là̀, il lui advint un grand bonheur : au moment du dînerr, le nègree de Mme de Larsonnièree se présentaa, tenant le perroquet dans sa cage, avec le bâtonn, la chaînee et le cadenas. Un billet de la baronne annonçaitt à̀ Mme Aubain que, son mari étantt élevéé à̀ une préfecturee, ils partaient le soir ; et elle la priait d'accepter cet oiseau, comme un souvenir, et en témoignagee de ses respects.

Il occupait depuis longtemps l'imagination de Félicitéé, car il venait d'Amériquee ; et ce mot lui rappelait Victor, si bien qu'elle s'en informait auprèss du nègree. Une fois mêmee elle avait dit :

–C'est Madame qui serait heureuse de l'avoir !

Le nègree avait redit le propos à̀ sa maîtressee, qui, ne pouvant l'emmener, s'en débarrassaitt de cette façonn.

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