Chapitre 18 - Le domaine de Chipoudie
Chapitre 18
Le domaine de Chipoudie
La voiture file tout près de la rivière Petitcodiac. Simon pointe du doigt vers l'autre bord de la Petitcodiac.
— Je vois la chapelle de Beaumont près de mon logis ! Puis là, c'est la pointe Rocheuse !
— Ça va si vite en char à moteur, murmure Lili.
Ils aperçoivent le grand panneau touristique des Rochers Hopewell.
— Une grande peinture des rochers de Cap des Demoiselles ! s'exclame Gui.
— Oh, ça me rappelle des histoires à ma mère. Cap des Demoiselles est un lieu sacré pour les Mi'kmaq, explique Lili aux protecteurs. Ma mère mi'kmaq disait que la grand-mère du légendaire géant Kluskap vit dans une caverne du cap.
— Le long de cette rivière, il y avait des habitations acadiennes bordant les prés, dit Gui. Dans les levées et les aboiteaux, notre peuple a creusé des logis, des tunnels et des abrics pour voyager entre nos domaines. Mais tout a changé au Grand Dérangement. Sans les Acadiens pour maintenir les aboiteaux, nos tunnels s'éboulèrent.
— À Chipoudie, c'est à la fin août 1755 que les soldats anglais nous avaient surpris, dit Lili. Ils ont brûlé les 147 maisons et granges. C'était l'enfer avec la fumée et les flammes de tous les bords.
Elle soupire.
— Terrés dans notre logis, nous entendions les cris et les lamentations des familles qui fuyaient vers la forêt. Quelques femmes et enfants furent capturés et forcés de monter à bord des navires.
Tout doucement, Gui met la main sur l'épaule de Lili.
— Nos protecteurs acadiens avaient plutôt besoin de notre protection pendant le Grand Dérangement, souligne Lili.
Benoît, Madouesse et les Acmaq gardent le silence.
— Voilà la montagne Chipoudie, annonce Lili d'une petite voix enrouée. Sur l'empremier, les chaumières acadiennes au pied de la montagne ne ressemblaient pas du tout à ces logis.
Les protecteurs et les Acmaq filent plus loin sur la route et à la sortie du village de Riverside-Albert, ils descendent la colline vers la croisée de deux chemins dans le grand marais.
— Arrêtez près de la bâtisse, dit Gui.
Madouesse gare sa voiture dans la cour près d'une ancienne banque. Enfin, Benoît se permet de baisser ses jambes endolories.
— Ç'a beaucoup changé, mais le ruisseau est toujours là, observe Gui. Le vieil aboiteau devrait être proche d'icitte, par contre ces levées me semblent trop hautes.
-Les levées ont été refaites avec les bulldozers et les excavateurs des employés du gouvernement, dit Madouesse.
— Ouais, ce n'est point les levées bien bâties des cultivateurs acadiens qui travaillaient tous ensemble. En découpant la terre vaseuse avec leurs ferrées, ils faisaient de belles levées, répond Gui.
— Mon père Éli et ma mère Apiguilu sont arrivés de Port-Royal en 1698 avec le fondateur de Chipoudie, Pierre Thibodeau. C'est ici que mes parents ont établi leur domaine et leur famille. Ils ont eu cinq enfants. Livain, Louis, Laurent, Ludivine et moi.
Gui met le bras autour de l'épaule de Lili et elle prend un grand souffle.
— Mon père fut tué en courant avertir notre protecteur que des soldats étaient de retour pour capturer les Acadiens cachés dans la forêt. Ils ont dû prendre mon père, mué en siffleux, pour un animal domestique, car ils le tuèrent pis aussi un cochon et un veau. Deux hommes acadiens furent tués. Deux garçons, dont notre protecteur, furent capturés. Nous achevions les funérailles de notre père, lorsque Gui est arrivé pour nous annoncer la mort de Grégo.
Gui prend la parole.
— C'était la guerre et je ne pouvais pas attendre pour demander la main de Lili en mariage. Alors, j'ai été voir son frère Livain, dorénavant l'aîné du domaine, pour qu'il nous marie, ce qu'il fit le lendemain avant la barre du jour. Après la courte cérémonie, fallait partir tout de suite, pendant que les soldats dormaient.
— Ludie et les autres ne voulurent point déménager à Memramcook avec nous, dit Lili en essuyant ses yeux. Ils sont restés au foyer paternel, près des braves Acadiens cachés non loin de leurs anciennes terres, dans l'espoir de se reconstruire après la guerre. Mais après la guerre, il ne restait plus d'Acadiens ni d'Acmaq à Chipoudie. Je n'ai jamais revu ni entendu parler de ma famille.
— Chérie, dit Gui tendrement, il ne reste plus rien ici et je ne ressens pas que cet endroit soit relié à notre rêve doublé. Je n'aime point te voir souffrir, on est peut-être mieux de partir.
— Point tout de suite, chéri. Essayez de trouver le site de mon vieux logis. Madeleine, peux-tu rester avec moi, s'il te plaît ? J'ai besoin de m'étendre.
— Bien sûr, Lili.
Benoît dépose les Acmaq sur le plancher de la voiture et il ouvre la portière. En sautant de l'auto, ils se transforment. Les marmottes courent en bondissant dans le marais. Benoît doit courir vite pour les suivre. Rendues à la levée, deux marmottes se séparent et partent d'un bord et de l'autre de l'aboiteau.
Benoît décide de suivre la troisième marmotte qui se dirige droit vers l'aboiteau et qui entre dans la dalle. Il est trop grand pour suivre l'animal dans ce tunnel de bois, mais il regarde à l'intérieur. Il observe Gui, à nouveau mué en lutin, tâtonner les madriers de bois des murs. Ensuite, l'Acmaq scrute le plafond.
— Il n'y a point de trappe ni de chute d'échappement. Cet aboiteau a été refait, constate Gui.
Il rejoint Benoît à l'ouverture de l'aboiteau. Vital et Simon arrivent sous forme de marmotte, chacun de son bord. Rendus près de Benoît et Gui, ils se muent en petits hommes.
— Je n'ai pas trouvé de tunnel, dit Vital.
— Moi non plus, ajoute Simon.
— Point de chute dans la dalle non plus, leur dit Gui, découragé. Il ne reste rien du vieil aboiteau, ni du logis. Si nous montions dans ton sac de travelage, Benoît, nous pourrions mieux écornifler des indices dans le pré. À bord du sac à dos, les Acmaq ouvrent le rabat d'une fente pour scruter le marais, afin de détecter des indices du vieux logis. Après bien du repérage, ils retournent à la voiture, sans succès. Le vieux logis n'est plus là.
Madouesse regarde dans l'arrière de son auto. Benoît ouvre la portière arrière et dépose le sac sur le siège. Les Acmaq haussent le rabat. Tous rivent les yeux sur Lili, couchée dans la boîte sur le plancher.
— Elle vient de s'éveiller en peur, dit Madouesse.
— J'ai rêvé à mes parents, explique Lili. Ils me montraient une caverne des Rochers Hopewell. À l'intérieur, il y avait des taches de sang ! Faut y aller au plus vite !
En moins d'une minute, les autres s'installent dans la boîte, Benoît s'assoit à côté, pour garder un oeil sur ses amis anxieux et Madouesse démarre sa voiture.