×

Używamy ciasteczek, aby ulepszyć LingQ. Odwiedzając stronę wyrażasz zgodę na nasze polityka Cookie.

Pélagie-la-Charrette - Antonine Maillet, Chapitre 3 – Tekst do przeczytania

Pélagie-la-Charrette - Antonine Maillet, Chapitre 3

Zaawansowany 1 lekcja z Francuski do ćwiczenia czytania

Zacznij uczyć się tej lekcji już teraz

Chapitre 3

Un coffre, asteur!

Tout de même, il fallait pas exagérer: des gobelets d'argent, des toiles de lin, et un coffre, voyons! Allait-on traîner un coffre de bois franc rempli des retailles de 1755 jusqu'à Port-Royal et la Grand'Prée? Célina s'interposa:

«J'ai laissé derrière toute ma batterie et tout mon barda. Je quitte le Sud le coeur plein mais les poches vides, hormis de mon paroissien. Ça fait que débarrassez-vous.»

Si vous pensez! Les Bourgeois n'étaient pas parvenus à camoufler leur coffre dans une cale de goélette anglaise durant des mois, puis à le débarquer de nuit, la fameuse nuit! à le transporter de barque en chaloupe en radeau jusqu'au fond des marais, pour ensuite le laisser en héritage à des flandrins qui n'avaient même pas le courage d'entreprendre le voyage de retour…

…Les flancs-mous qui n'entreprenaient pas le voyage de retour? Mais quel Bourgeois restait en arrière?

«Raison de plus. Si personne reste, j'allons point laisser le coffre à personne.»

Le coffre était un bien de famille qui accompagnerait les Bourgeois par monts et par vaux, que mort s'ensuive.

«Par veaux, asteur! Même les veaux justement, je les quittons en terre d'exil. Ça fait que vos coffres…»

Pacifique et Jeanne Bourgeois s'assirent sur le coffre et ne dirent plus un mot. Et le coffre partit vers le nord avec le peuple en marche.

Le peuple marchait déjà depuis des mois, roulant sa charrette et ses charretons sur les cailloux d'Amérique, quand le petit Frédéric Cormier se réveilla un matin, le front chaud et le ventre douloureux. Il n'était pas douillet, pourtant, encore hier, tenez! il avait grimpé dans un cerisier sauvage, l'escrable, et en avait secoué toutes les branches. Madeleine, Catoune, Charlécoco et les jeunes recrues de Port-Royal et de Beaufort avaient fêté la Saint-Jean au jus de cerises à grappes, coiffant du bonnet des fous Jean à Pélagie et les deux Jeanne… Et j'ai du grain de mil, et j'ai du grain de paille, et j'ai de l'oranger, et j'ai du tri, et j'ai du tricoli, et j'ai des allumettes, et j'ai des ananas, j'ai de beaux, j'ai de beaux, j'ai de beaux oiseaux…

«La belle jeunesse que v'là!» qu'avait pouffé Jeanne Aucoin en pinçant le bras de son homme.

Alban Girouard n'était pas tout à fait son homme, pas tout à fait selon les lois et rites des sacrements. Son homme véritable, Alexandre, avait péri dans le Dérangement, et sa veuve n'avait pas voulu abandonner à sa misère une famille qu'elle avait épousée devant Dieu et son Église. Et elle finit par prendre son beau-frère en légitime époux, selon la légitimité des circonstances privées de dispense et de sacrement. L'important, au dire de Jeanne Aucoin, c'était de donner à Charles à Charles une descendance par la voie des mâles et ne pas laisser s'éteindre le nom de Girouard que des cousins arriérés prononçaient encore Giroué. Ce qu'elle avait fait, Jeanne Aucoin, sans trop se plaindre, car Alban Girouard, à tout prendre…

Et elle avait pincé cette fois la cuisse de son homme.

Célina, au premier geint de l'enfant, était partie à travers champ. Le petit ne souffrait ni de la picote, ni du haut-mal, ni des auripiaux. C'était le ventre.

«Trop de cerises hier au souère, je l'ai dit; et des cerises à grappes par-dessus le marché. Ah! les enfants d'aujourd'hui! De mon temps…»

Mais à quoi servait de parler de son temps aux oiseaux des bois! À quoi servait de parler tout court, personne dans les temps nouveaux ne croyait plus à rien. La belle Jeanne, prenez rien que celle-là, à peine veuve de son homme, et qui s'en va crécher dans son lit son propre beau-frère, sans bénédiction et sans dispense de l'Église.

C'est-i' chrétien ça?

Et les Blanchard et les Roy, de l'île d'Espoir, qui s'en ont été faire bénir les noces de leurs enfants par un pasteur protestant! Vous avez vu ça? Pourtant d'honnêtes genses de la Grand'Prée, ceux-là, et qui dans le temps n'ont consenti à prêter le serment d'allégeance au roi d'Angleterre qu'à la condition de garder leur religion.

«À quoi ç'a servi une déportation au nom de la foi, si au bout du compte j'allons nous faire baptiser sus Luther ou Calvin?»

Louis à Bélonie, mon cousin, m'a laissé entendre qu'il aurait eu des choses à dire à Célina là-dessus, mais…

…de toute manière, ça n'aurait point empêché Célina de maugréer et continuer à cueillir ses plantes pour en pavoiser le ventre de l'enfant malade.

De plus en plus malade, le petit Frédéric; la Catoune et Madeleine en étaient affolées et tournaient autour du clan de Beaufort qui attendait sans rien dire. La guérisseuse avait grande réputation et avait soigné déjà une grousse-gorge et même des poumoniques.

«Et quand Pierre à Télesphore a quasiment passé de la courte-haleine…

—V'là Célina!»

Non, ce n'était pas Célina, mais une étrange, sortie des buissons à l'orée du bois, couverte d'un rabat et chaussée de mocassins, nu-tête, comme une folle ou une sorcière… plutôt une sorcière, grouillez-pas, personne, elle crie quelque chose, écoutez et taisez-vous.

«C'est point de l'anglais, ça.

—Quoi c'est que t'en sais?»

Elle approche en agitant les bras.

«Friend or foe…» et le reste se perd dans le cri des corbeaux qui volent en cercle autour des têtes.

Pélagie va au-devant:

«Qui êtes-vous?»

Une Écossoise, retirée dans les collines, rabduteuse et diseuse de son métier, éclaireur aussi pour son compte personnel dans ces forêts infestées de brigands qui attaquent la nuit les caravanes des Caroline comme de Virginie.

François Cormier expliqua à l'étrangère qu'on n'était ni Virginien ni des Caroline, mais des Acadiens déportés dans le Sud par accident et qui rentraient pacifiquement chez eux.

…Pacifiquement autant que vous voudrez, mais si quelqu'un savait à quoi s'en tenir avec ces hors-la-loi, c'était bien celle qui pansait leurs blessures dans sa chaumine au bord du bois.

«En ces temps de troubles, qu'elle dit, personne prend le temps de vérifier l'intention ou la circoncision des passants. Contournez la forêt.»

Un cri douloureux s'échappa du ventre du petit Cormier. L'Écossoise dressa un oeil et s'approcha de l'enfant.

Marie Cormière, sa mère, se hâta d'expliquer que c'étaient les cerises, rien que des cerises, des cerises à grappes, ça passerait, des coliques, et puis Célina allait revenir bientôt avec du séné et de l'herbe-à-dindon, vous verrez… c'était rien… non?…

La rabouteuse étrangère se détourna de la mère et de l'enfant. Elle se concentra, balbutia des paroles sorties de ses montagnes d'Écosse, puis se mit à fouiller entre les buissons en tâtant la terre.

Tout à coup, Marie Cormière agrandit les yeux et tendit l'oreille… Arrêtez, arrêtez ce bruit, ces roues de charrette qui grincent, arrêtez-les, l'enfant est malade… arrêtez le bruit des essieux… Mais non, Marie, la charrette ne bouge pas, tu divagues, personne ne bouge… Si, si, j'entends, tenez-vous tranquille, j'entends les essieux, le fouet… arrêtez-les!… Où donc est la Célina? Pour l'amour de Dieu, Célina! qu'est-ce qu'elle fait à traîner comme ça?… Entre les buissons, l'Écossoise a repéré une laize de terre molle… Viens-t'en, Célina!… Arrêtez la charrette!… Mais où? Là-bas, non, à gauche, tout proche, tout proche… Arrête!

Quand revint Célina, ployée sous son fagot d'herbages, l'enfant était mort et la guérisseuse rendit ses plantes à la terre.

«C'est malaisé, qu'elle dit, de reconnaître le séné et le thé des bois dans le pays des autres; il est grand temps de rentrer chez nous.»

Et toute la charrette s'agenouilla sur la terre de Caroline et entonna les litanies des morts.

Soudain, Célina aperçut l'étrangère, debout à l'écart, et s'émoya:

«D'où c'est qu'elle est ressoudue, c'telle-là?»

Mais déjà l'Écossoise entraînait le père de l'enfant dans le champ et lui indiquait l'endroit où creuser. En temps d'épidémie, on ne savait jamais, il ne fallait pas tarder à enterrer ses morts.

…Même sans cérémonie?

Depuis quinze ans qu'on mettait ses morts en terre sans cérémonie, on ne s'était pas encore habitué. Et chaque fois, on reprenait les mêmes litanies:

«J'allons-t-i' l'enterrer sans sacrement?

—Y aura-t-i' encore personne pour bénir sa tombe au moins?

—Pas un prêtre, pas un homme de Dieu pour lui paver le chemin du paradis?

—Même les morts avont pardu leur droit, même les morts sont sans Église et sans pays.»

Marie Cormière gémissait en avisant la charrette immobile entre les boeufs. Elle se tenait coite, la charrette, ne grinçant plus des essieux. Elle n'avait donc point bougé, celle-là, tout le temps de l'agonie de l'enfant? C'était l'autre, la charrette de Bélonie qui avait raflé encore un enfant à la vie. Et d'instinct, elle se tourna vers le vieux, Marie Cormière, et le dévisagea.

Pélagie vit le geste et s'interposa:

«Venez, qu'elle dit, venez vous déraidir un petit brin les jambes, Bélonie, vous trottez point assez ces derniers temps.»

Et prenant le vieillard sous le bras, elle l'entraîna en haut du champ. Quand ils furent seuls, tous les deux, Pélagie laissa tomber de son coeur:

«Alors, c'te fidèle compagne de l'homme, elle va s'en prendre aux enfants asteur, la Faucheuse? la Métiveuse?»

Bélonie hocha la tête et ne répondit pas. Elle devait pourtant savoir, Pélagie, elle, la veuve du Grand Dérangement, que la vie n'épargne pas plus les hommes que les peuples, que pour grandir, il faut laisser la peau de l'enfance derrière soi.

Pélagie serra les dents:

«Non, Bélonie, point de paraboles. C'est point l'enfance d'un peuple qui gît là dans le foin sauvage; c'est le petit Frédéric qui grimpait, dans les âbres encore hier et mangeait des cerises à grappes, et chantait J'ai du grain de mil, et avisait de ses yeux bleus la barre d'horizon en quête d'un pays qu'il connaîtra jamais. C'est cestuy-là que la Faucheuse a pris et garroché au fond de sa charôme de charrette!»

Et baissant la voix, elle ajouta, la gorge rauque:

«Prenez-vous plaisir à l'entendre grincer des roues, votre coche maudit?»

Bélonie aurait eu tant à dire là-dessus. Savait-elle au moins, Pélagie, d'où il venait, ce coche, et quel était le visage de son cocher? Pouvait-elle s'imaginer un seul instant à quoi ressemblerait le monde sans le va-et-vient de la charrette de la Mort qui, de toutes les balances pesant les droits des hommes et des peuples depuis toujours, était la seule juste et équitable? Elle ramasserait le bourreau Lawrence avec ses chiens de Winslow, Murray, Monckton qui avaient cru, un soir de septembre 1755, qu'avec la dernière flambe de l'église Saint-Charles de Grand'Pré s'était éteint le souffle d'un peuple. Sans la charrette qui grince chez les grands comme chez les petits, chez les nantis comme chez les miséreux, qui rétablirait l'équilibre et empêcherait la terre de basculer?

Pélagie se rebiffa:

«Vous figurez-vous que la mort fait point basculer c'tuy-là qu'elle enveloppe sous son aile?»

…Tôt ou tard, on se lasserait de la vie.

«Un enfant de huit ans a point eu le temps encore de faire le dégoûté; la vie a point eu le temps d'y faire zire, à cestuy-là.»

Bélonie se retourna pour s'assurer que sa charrette n'était pas trop loin derrière. Car depuis plus de quinze ans elle le suivait avec tous les siens, trois générations des siens disparues dans une seule vague au large de l'île Royale. Et parmi ceux-là, un enfant de huit ans comme Frédéric, et un autre à peine né, vagissant dans ses langes, et qui portait le nom de l'aïeul, Bélonie.

«Et vous vous en accommodez? fit Pélagie. Vous trouvez ça juste?»

…Juste? Qu'est-ce qui est juste? Piocher une enfance en terre d'exil peut-être, esclave et mendiant, oubliant le pays de ses pères, ses racines coupées au ras des genoux? Qu'est-ce qui est juste?

Depuis quatre mille ans que la terre roulait sa bosse, combien y avait-il eu de générations entre Adam, Abram, Moïse et le premier des Bélonie sorti d'un dénommé Jacques à Antoine sorti de France au mitan du siècle précédent? Et tous ceux-là avaient bâsi pourtant, trépassé avec leurs parents et cousins et semblables, laissant la terre à d'autres qui bâsiraient à leur tour. C'était ça le sort du monde, partagé entre les vivants et les morts, beaucoup plus de morts que de vivants. Pourquoi ne point le reconnaître et accorder à chacun sa place?

«La place des morts est dans la terre; je saurions point les traîner avec les vivants.»

…La place des morts est dans la mémoire des vivants, Pélagie. C'est pour ça que tu remontes au pays.

«Je remonte au pays pour ceux qui restent, pour nos enfants et pour ceux qui sortiront des enfants de nos enfants. Et un jour, en terre des aïeux, une Pélagie dira à l'un de vos Bélonie de descendants…»

Elle s'engotta sur son dernier mot, Pélagie, car les descendants des Bélonie, apparence…

Pélagie-la-Gribouille, un siècle plus tard, devait servir toute la phrase au descendant de Bélonie:

«Ça paraît que vous êtes sorti de la mauvaise charrette, vous.

—Hi!…»

Pélagie entendit de loin la voix perchée de Célina et les grognements des hommes. Ça lui avait tout l'air qu'on se chamaillait autour de la charrette, il était temps d'aller mettre le holà.

«Quoi c'est que le hourvari? J'avons-t-i' plus aucun respect des morts, à l'heure qu'il est?»

Bien le contraire, c'était par respect pour les morts qu'on s'attaquait aux Bourgeois, des Bourgeois qui s'entêtaient encore sur leur coffre, leur cher coffre, et refusaient de le céder à la dépouille de l'enfant.

«Ils aimont mieux voir le petit tout nu dans la terre, les sans-entrailles.»

Pélagie reconnut là les entrailles de Célina qui cherchait à prendre en défaut celles des autres. Voyons, voyons asteur!

Mais c'est un fainéant de Girouard qui s'interposa, accusant les Bourgeois de traîner dans la charrette de Pélagie un ménage capable de rebâtir Jérusalem.

Les Bourgeois se pincèrent le bec:

«Ça serait-i' que Jérusalem se serait effondrée?

—Vous entendez ça? vous entendez? Ça refuse même le linceul aux morts.

—Et pourquoi notre coffre? pourquoi pas votre mette à pain, les Giroué?

—Par rapport que j'avons point de mette à pain et que vous avez un coffre.

—Vous avez d'autres biens, et vous les gardez.»

Alban à Charles à Charles ricana:

«Je pouvons toujou' ben pas enterrer un enfant dans un pissepot.»

Là, Pélagie jugea qu'on avait assez blasphémé pour un jour de funérailles et elle planta sa crosse entre les Bourgeois et les autres.

«Ça va faire!»

…On avait-i' point assez de se reconquérir un pays et un logis sans déjà commencer à se chicaner sur les meubles? Et c'était-i' pour une commode, asteur, ou un placard…

«Un coffre.»

Bon, un coffre! et puis après? Si les Giroué ou même Célina voulaient un coffre à tout drès, ils n'avaient qu'à s'en tailler un à la varlope ou au couteau de poche dans de l'érable piqué, comme les Bourgeois, et qu'on n'en parle plus. Quant à y enterrer l'enfant, pas question: les Cormier eux-mêmes s'y opposaient.

Comment vouliez-vous, sous les yeux de ses parents, déposer le petit Frédéric au fond d'un coffre qui les suivait depuis le Port-Royal du Sud? Et puis ils n'étaient pas des quémandeux, les Cormier, et n'avaient jamais, eux, convoité les biens d'autrui. Que Célina et les Girouard en prennent leur leçon.

Ils prirent la leçon en maugréant durant quelques heures, pour la forme et la dignité, puis finirent par cailler. Alors on put mettre l'enfant en terre au seul son du Dies irae.

…Non, pas au seul Dies irae, mais au son d'une mélopée qu'improvisa Catoune, mélangeant des mots à des airs que la charrette n'avait jamais entendus auparavant. Des sons récitatifs qui ne disaient rien mais berçaient l'âme de cette Acadie amputée et meurtrie. Pélagie, attentive au chant de Catoune, semblait comprendre et même accepter le sort de ce peuple appelé à semer le long des côtes d'Amérique des graines vivantes.

C'est Jeanne Aucoin qui la première aperçut les Bastarache. Ils approchaient, la tribu complète, tirant un chariot à deux roues enfaîté de grabats, de nippes et d'une batterie de cuisine plus cobie que leurs bonnets. Des réfugiés bohèmes qui s'arrachaient à la forêt avoisinante où la sorcière écossoise était allée les dénicher. Elle les avait souvent aperçus entre les arbres, campant à la manière des gitans, vivant de la chasse, de menus larcins et de l'air du temps. Dix ans de plus, et les Bastarache seraient retournés à l'état sauvage, comme les ours ou les chats-cerviers.

«Comme nos aïeux les Basques, que dit le François à Philippe avec panache. J'ons des siècles d'accoutumance des bois et des mers. C'est pour ça que la dépouille de vent qui s'est abattue sus notre bâtiment a point réussi à nous neyer. J'avons le pied marin, de père en fi', et je counaissons la façon de coquiner avec les lames et de sortir vivants d'un ouragan de mer.»

C'est alors que Jeanne Aucoin les mit au courant du malheur qui venait de frapper la famille Cormier, et que les Bastarache, à leur manière, s'unirent aux pleurs de la charrette: sur le violon.

Un violon, t'as qu'à ouère! le seul réchappé du Grand Dérangement. Un violon en pur frêne blanc, passé centenaire, et transmis en héritage aux Basques depuis les aïeux du Fort Lajoie à l'île Saint-Jean.

Une belle île, celle-là, toute en terre rouge, aux abords déchirés par des anses et des baies, comme si les baleines depuis des temps reculés avaient mordu dans les côtes à belles dents. Des baleines qui ne se gênaient pas pour venir pisser leurs jets de fontaine jusqu'aux rives de l'île. Pas plus d'ailleurs que les marsouins, et les maraches, et les vaches marines. Et les Basques défrichetèrent pour les gens de la charrette leur lignage d'ancêtres marins et chasseurs de morses qui durant des siècles avaient fourni l'ivoire à l'Europe.

«Allez-vous-en déterrer les squelettes des vaches marines, dans les échoueries des îles, et vous vouèrez bien qu'il leur manque les cornes au menton.»

Les échoueries des îles de la Madeleine comme de l'île Saint-Jean, où venaient échouer les bêtes pour mettre bas. Aujourd'hui des cimetières de vaches marines. Les Basques à eux seuls les avaient presque exterminées. Après quoi ils avaient quitté leurs îles d'Amérique pour rentrer dans leur vieux pays, sauf un, dénommé Joannes Bastarache dit le Basque, qui s'installa sur le continent dans une baie appelée Chédaïk.

«Et les goélettes anglaises vous y avont dénigés et déportés avec les autres?

—Déportés deux fois, avoua François à Philippe à Juan, mais point détruits. C'est malaisé d'exterminer une race d'aventuriers qui a l'accoutumance de la mouvange des glaces avec les merées. J'avons appris avec le temps à sauter d'une île à l'autre, franchir des détroits, et ersoudre la tête de l'eau pour faire un pied de nez aux barbares qui nous avont neyés et leur dire: cou cou!»

Et riant de tout son ventre, il ajouta, le Basque:

«Ils couperont point le souffle à c'tuy-là qui garde son souffle en-dedans, nenni, ils auront point la vie de c'tuy-là qui la tient à brasse-corps.»

Les Bastarache ont vu les Cormier baisser la tête et se hâtèrent de reprendre leurs notes funèbres sur le violon.

L'Écossoise dressa le nez et renifla. D'un geste elle fit taire le violon et rangea la charrette et les charretins autour de la croix de bois.

«Dites rien, qu'elle avertit tout le monde. Faites comme si.»

Mais la sorcière ne réussit pas à camoufler la fosse à l'oeil du planteur qui inspectait ses champs.

«What is it?»

Qu'est-ce qu'ils faisaient là, les maraudeurs? Et ce trou dans la terre, dans son champ? Toute la contrée lui appartenait. Qui avait osé creuser chez lui? enterrer chez lui ses charognes?

Les Cormier se serrèrent les uns contre les autres. Mais Pélagie et les Bastarache dressèrent le front. Et l'Écossoise déclara en anglais au planteur qu'on venait de mettre en terre un enfant de huit ans.

Le planteur eut un léger plissement de paupières, mais tint ferme. Personne n'avait droit à ses champs, mort ou vif.

Pélagie s'avança à un pied du maître des champs de coton. On avait enterré là un petit garçon nommé Frédéric, sous les yeux de sa mère et des siens, un enfant mort en un jour de l'inflammation des boyaux…

«Ça se donne point», coupa Célina.

…(Il n'était plus un danger pour personne, le pauvre,) et on ne pouvait ni le livrer aux corbeaux et aux vautours, ni l'emporter dans la charrette des vivants. On allait le laisser là, à l'endroit où Dieu l'avait frappé, que le planteur fasse son prix.

Il fit son prix, le pingre, après un examen attentif de la charrette, du chariot et des charretons. Et pour payer ses six pieds de terre au planteur qui les avait surpris en train de creuser dans ses champs en friche, les Cormier durent se défaire du dernier souvenir rapporté du Fort Beauséjour: la cartouchière qui avait appartenu à nul autre qu'à l'ancêtre (de) Pierre à Pierre à Pierrot, héros de 1755.

«Je nous en souviendrons de vos champs de ramenelle!» que vociféra Célina la boiteuse en agitant son poing sec sous le nez du planteur botté jusqu'aux genoux.

Le clan des Cormier en tout cas s'en souviendrait.

«Un jour, que jura entre ses dents un jeune bambin, je reviendrai qu'ri' les cartouches du grand-père. Mais peut-être ben que j'en quitterai une sus la terre des planteux de coton.»

Pélagie regarda avec tendresse et compassion le jeune Cormier. Pauvre enfant! Si les héros de Beauséjour n'avaient pas réussi à défendre un peuple dix fois plus nombreux que l'assaillant, comment une seule cartouche, au coeur d'une Amérique anglaise qui avait le vent dans les voiles, rendrait-elle son âme à l'Acadie.

Une Acadie de plus en plus absurde après la reddition de Louisbourg et la défaite des Plaines d'Abraham. Morte, la pauvre, enterrée avec une messe basse et rayée de la carte du monde. Vous pouvez danser, là-bas dans le Nord, autour du brasier d'un pays qui a flambé dans le ciel, un matin de septembre; danser et chanter et réciter la complainte des morts entre les six chandelles et le crucifix.

…Mais pendant les joyeuses funérailles de cette Acadie du Nord, auxquelles trinquaient si joyeusement Lawrence, Winslow, Monckton, et le roi George dans toute sa joyeuse majesté, des lambeaux d'Acadie du Sud remontaient, tête entre les jambes, piaffant, suant, et soufflant des deux narines, une Amérique qui n'entendit même pas grincer les essieux de la charrette.

Learn languages from TV shows, movies, news, articles and more! Try LingQ for FREE