Chapitre 9 - Dame Nadège
Chapitre 9
Dame Nadège
Un des lutins ramasse le sabot et les quatre petits êtres gravissent la levée. Comme des gardes du corps autour d'une reine, les trois lutins escortent la lutine. Ce petit groupe s'arrête devant Benoît et Madouesse, qui eux sont hébétés.
Deux lutins sont blonds aux yeux noisette et le troisième a les cheveux bruns et les yeux gris, comme la belle lutine. Elle prend la parole.
— Je vous remercie de nous avoir rendu ces précieux sabots fabriqués par mon défunt époux, dit-elle d'une petite voix claire et solennelle.
Il est mort… Oh non ! Quand j'ai eu mon accident, j'ai entendu un cri ! J'ai peut-être tué son époux !
Benoît n'est pas prêt à parler de cette pensée horrible.
Toujours émerveillée par la magnifique créature, Madouesse lui tend l'autre sabot avec révérence. Le lutin aux cheveux bruns s'avance et prend le sabot. Ensuite, il dépose les deux sabots par terre devant la lutine. Les jumeaux avancent à leur tour. Un s'agenouille pour enlever les mocassins de la belle, tandis que l'autre lui tient le bras. La majestueuse lutine glisse ses tout petits pieds dans les chaussures de bois, les regarde fixement, puis tamponne ses yeux avec un mouchoir en dentelle.
Benoît, plein de remords, se retient.
Après un moment lourd de silence, Madouesse ne peut plus se retenir.
— Mais qui êtes-vous, chère dame ?
— Avant de vous répondre, je vous prie d'enlever cette affreuse pierre rouge de ma vue, supplie la lutine en détournant la tête. Je ne peux point supporter cette couleur porte-malheur.
Benoît court récupérer la pierre et la met dans sa poche.
— Merci, dit la petite dame, soulagée.
Benoît balbutie : « Euh, c'est mon plaisir. » Il a failli ajouter « Votre Majesté. »
La lutine soupire et regarde le lutin aux cheveux bruns.
— Le rouge lui rappelle un évènement très douloureux, explique celui-ci.
— Pardonnez-moi, je pensais que les lutins aimaient le rouge, dit Madouesse, gênée.
— Nous ne sommes point des lutins ! s'indigne la petite femme.
Le petit homme aux cheveux bruns touche l'épaule de la petite femme pour la calmer.
— Pardonnez-moi, dit-elle, je vous présente mon fils Vital, désignant de sa main élégante celui qui lui ressemble. Et mes bessons, ajoute-t-elle en regardant les jumeaux, Victor et Vincent.
Bessons doit signifier jumeaux.
— Et moi, je suis Nadège de Beaubassin. Elle regarde Madouesse. Nous nous sommes déjà vues à l'aboiteau des Boudreau de la rivière Petitcodiac. Vous m'avez vu fuir lorsque vous pleuriez votre mère, vous répétiez, « Maman ».
— Oh, mon doux ! C'était vous ! s'exclame Madouesse.
— Puis toi, jeune homme, dit-elle en regardant Benoît, je suis désolée d'avoir causé ton accident et je suis soulagée que t'en sois remis. Nous y avons échappé belle.
Ne trouvant pas sa voix, Benoît hoche la tête.
C'était elle ! Ouf, je n'ai pas tué son mari.
— Pourquoi ne fuyez-vous pas maintenant que je vous ai remis vos sabots ? demande Madouesse.
— J'ai besoin de votre aide pour trouver mon fils Valmont et mes trois neveux qui ne sont pas de retour de leur voyage lointain. On les attend depuis longtemps. Je vous en prie, acceptez-vous de nous aider ?
Sans en savoir davantage, Madouesse et Benoît répondent « oui » simultanément.
— Avant de vous en parler plus longuement, je dois donner votre réponse aux Aînés. Ce n'est qu'une formalité, rassure la petite dame. Je suis certaine qu'eux aussi accepteront de vous faire confiance. Astheure, nous devons vous quitter avant que la brume disparaisse. Pouvez-vous me rencontrer demain matin ?
— Demain après-midi serait mieux pour nous, affirme Madouesse. Mais s'il n'y a pas de brume, est-ce toujours possible de se rencontrer ?
— Vous avez deviné que le brouillard est crucial pour nous. C'est possible de se rencontrer, mais il faudra être grandement prudents et pour inclure Benoît, il faudra se rencontrer après l'école, n'est-ce pas Madeleine ?
— Euh, oui, Madame, balbutie Madouesse.
Benoît et sa grand-tante sont stupéfaits que la dame les connaisse.
— Après votre goûter, marchez sur la petite levée en face de votre logis et continuez à gauche sur la grande levée, commande Nadège. Je vous rejoindrai en route. À la revoyure.
— À la revoyure, lui répondent-ils, comme en transe.
Madouesse et son petit-neveu regardent les petites personnes descendre l'autre bord de la levée et disparaître dans les dernières traces de brume.
Ébahis, Madouesse et Benoît se regardent un moment pour se rassurer qu'ils ont bel et bien participé à cette rencontre extraordinaire.
— Je n'en reviens pas de ce que nous venons de voir et d'entendre, dit sa grand-tante. Ces minuscules personnes aux corps parfaitement proportionnés n'ont pas les oreilles pointues comme les lutins, les elfes, ou les fées et ils n'ont pas le nez gros comme les trolls et les nains.
— Mais qui sont-ils, ma tante ? Et combien sont-ils ? Nous en avons vu quatre et supposément il y a aussi des Aînés. Puis, quatre auraient disparu et au moins deux sont morts, calcule Benoît.
— Je n'ai aucune idée, mais c'est fabuleux de les rencontrer ! Tu sais, Benoît, sans toi, je n'aurais pas eu la chance de revoir mon Ti-Grisou et de découvrir qu'ils, enfin elle et eux, sont plus merveilleux que j'avais imaginé.
— Moi non plus, je n'aurais pas eu cette chance sans vous.
Ils posent un dernier regard sur les alentours.
— Que nous réservent ces marais brumeux de la baie de Fundy ? se demande la grand-tante. Dans quoi on s'embarque ?
— Quelque chose d'extraordinaire, ma tante.
Ils se regardent et sourient.
À ce moment-là, Benoît réalise qu'ils vont devenir de très grands amis.