×

Wir verwenden Cookies, um LingQ zu verbessern. Mit dem Besuch der Seite erklärst du dich einverstanden mit unseren Cookie-Richtlinien.

image

Bram Stoker - Dracula, Part (2)

Part (2)

Je ne suis pas fatigué, et comme je pourrai me lever demain quand je le voudrai, je vais évidemment écrire jusqu'à ce que je sois gagné par le sommeil. J'ai tellement de choses étranges à raconter, et, de crainte que celui lira ces lignes ne s'imagine que j'ai trop bien dîné avant de quitter Bistritz, je vais en rapporter ici le menu exact. J'ai mangé ce qu'ils appellent un « steak de bandit » - un peu de bacon, des oignons et du bœuf, assaisonné de poivre rouge, ficelé sur des baguettes et rôti au-dessus du feu, comme nous le faisons à Londres avec les abats. Le vin était du Mediasch doré, qui pique singulièrement la langue, ce qui n'est toutefois pas désagréable. J'en bus un ou deux verres, et pas plus. Quand je me rendis à la diligence, le cocher n'avait pas encore gagné son siège, et je le vis qui discutait avec la propriétaire. Ils parlaient évidemment de moi, car ils me lançaient régulièrement des regards. Certaines des personnes qui étaient assises sur le banc près de la porte – ils donnent à ce type de banc un nom qui veut dire « discuteur » - s'approchaient et écoutaient, puis me regardaient, avec un air de pitié. Je pouvais entendre des mots maintes fois répétés, des mots inintelligibles, car il y avait beaucoup de nationalités différentes. Je sortis donc discrètement mon dictionnaire polyglotte de mon sac, et en cherchai la signification. Je dois dire qu'il n'y avait pas là de quoi m'encourager, car je trouvai Ordog, pour Satan, Pokol, enfer, stregoica, sorcière, et enfin vrolok et vlkoslak, qui ont tous deux le même sens, en Slovaque et en Serbe : loup-garou ou vampire (note : je dois interroger le Comte au sujet de ces superstitions). Quand nous partîmes, les gens qui se trouvaient près de la porte, beaucoup plus nombreux qu'auparavant, faisaient tous le signe de la croix et pointaient deux doigts vers moi. Avec quelques difficultés, je parvins à faire dire à l'un de mes compagnons de voyage ce que cela signifiait : d'abord il n'avait pas voulu me répondre, mais, apprenant que j'étais anglais, il m'expliqua qu'il s'agissait d'un charme ou d'une protection contre le mauvais œil. Cela n'était pas très rassurant pour moi, qui me dirigeais vers un lieu inconnu pour y rencontrer un homme inconnu, mais chacun semblait si bien intentionné à mon égard, et se faire tellement de souci pour moi, que je ne pus qu'être touché. Je n'oublierai jamais le dernier regard que je jetai à la cour de l'auberge et à cette foule pittoresque, chacun faisant le signe de la croix sous la grande porte voûtée, devant les lauriers-roses et les orangers dans leurs pots verts rassemblés au centre de la cour. Puis notre cocher, dont la grande

culotte de lin couvrait le siège tout entier (son « gotza », comme ils disent), fit claquer son grand fouet pour lancer au galop ses quatre petits chevaux, attelés de front, et nous commençâmes notre voyage. J'oubliai bien vite mes peurs irrationnelles face à la beauté des paysages que nous traversions, même si je pense que si j'avais compris la langue, ou plutôt les langues dans lesquelles mes compagnons de voyage discutaient, je n'aurais pas pu me débarrasser aussi vite de mes craintes. Devant nous s'étendait un pays vert et vallonné, couvert de forêts, avec ça et là des collines escarpées, couronnées de bouquets d'arbres ou de fermes, dont le pignon blanc faisait face à la route. Partout les arbres fruitiers fleurissaient – pommiers, pruniers, pêchers et cerisiers – et en passant je pouvais voir l'herbe sous les arbres, couverte de pétales tombés. La route serpentait parmi les vertes collines de ce qu'ils appellent le « Mittel land », se perdant en d'incessants virages parmi les herbes, puis se faufilant entre deux bois de pins qui par endroits descendaient des collines comme des langues de feu. La route était difficile, mais il me semblait que nous volions à une vitesse folle. Je ne pouvais comprendre pourquoi le cocher se précipitait ainsi, mais il avait visiblement l'intention d'arriver à Borgo Prund le plus vite possible. On me dit que cette route était excellente en été, mais qu'elle n'avait pas encore été remise en état après les neiges de l'hiver. A cet égard, elle est différente de la plupart des routes des Carpathes, qui sont fort peu entretenues par tradition : en effet les seigneurs locaux, les Hospodar, ne les entretiennent pas, de crainte que les turcs n'y voient des préparatifs en vue de l'arrivée de troupes étrangères, hâtant ainsi une guerre déjà toujours trop prompte à éclater. Par-delà les vertes collines du Mittel Land, la forêt s'élevait sur les pentes altières qui constituent les Carpathes elles-mêmes. Les montagnes se dressaient à notre droite et à notre gauche ; le soleil de l'après-midi révélait leurs couleurs splendides, d'un bleu et d'un pourpre profonds à l'ombre des pics, vertes et brunes là où l'herbe et le roc se mêlaient, puis c'était une perspective sans fin de rocs découpés et de pics effilés qui finissaient par se perdre dans le lointain, là où les mont enneigés s'élevaient fièrement. Ça et là, des gouffres s'ouvraient dans les montagnes, et on pouvait y apercevoir, tandis que le soleil se couchait, l'éclat blanc d'une chute d'eau. L'un de mes compagnons toucha mon bras au moment où nous venions de contourner la base d'une colline, nous retrouvant face à un pic vertigineux et couvert de neige, qui semblait nous barrer la route : « Regardez ! Isten szek ! le trône de Dieu ! » et il se signa avec déférence. Tandis que nous poursuivions notre chemin sans fin, le soleil baissait de plus en plus, et les ombres du soir commencèrent à se répandre autour de nous. Les sommets enneigés interceptaient les derniers rayons du soleil, et semblaient briller d'une délicate lumière rose. Par endroits, nous dépassions des Tchèques ou des Slovaques, toujours en tenue pittoresque, mais je remarquai avec tristesse que les goitres étaient étrangement fréquents. De nombreuses croix se dressaient le long de la route, et quand nous les dépassions, mes compagnons se signaient. Parfois nous voyions une paysanne ou un paysan agenouillé devant une chapelle, et qui ne se retournait même pas à notre passage, et semblait au contraire absorbé dans une telle ferveur religieuse qu'il n'avait plus d'yeux ni d'oreilles pour le monde terrestre. Beaucoup de choses sont nouvelles pour moi : par exemple, les meules de foin dans les arbres, et par endroits, de très beaux massifs de bouleaux, leurs branches blanches brillant comme de l'argent à travers le vert délicat des feuilles. Parfois nous dépassions une charrette de paysan, avec sa structure toute en longueur comme un serpent, conçue pour épouser les irrégularités de la route. On pouvait être certain d'y trouver assis des paysans avenants, les Tchèques avec leurs peaux de mouton blanches, et les slovaques avec des peaux de mouton teintes de couleurs vives, ces derniers portant leurs longues haches comme si elles eussent été des lances. Comme la nuit tombait, il commença à faire très froid, et avec le crépuscule l'ombre des arbres, chênes, hêtres et pins sembla fondre dans une même brume enténébrée. Dans les vallées enchâssées entre les parois des montagnes, loin en- dessous de nous qui montions vers le col, les sapins noirs se dressaient par endroits devant les étendues de neige pas encore fondue. Parfois, comme la route s'enfonçait dans les bois de pins qui semblaient dans l'obscurité se refermer sur nous, de grandes masses de brouillard, qui nous masquaient parfois jusqu'aux arbres, produisaient un effet particulièrement étrange et solennel, qui me ramenait aux pensées et aux folles idées qui avaient été les miennes plus tôt dans la soirée : le soleil couchant donne un étrange relief aux nuages fantomatiques qui dans les Carpathes glissent sans fin au fond des vallées. Parfois la pente était si abrupte que, malgré la hâte de notre cocher, les chevaux ne pouvaient progresser que lentement. Je proposais de descendre et de marcher, comme nous le faisons chez nous, mais le cocher ne voulut pas en entendre parler. « Non, non » dit-il, « vous ne devez pas marcher ici, les chiens sont trop féroces. », et il ajoutait, sur le ton de l'humour noir, car il lançait des regards aux autres passagers pour quêter un sourire approbateur : « Et vous en aurez suffisamment d'ici à ce que vous alliez au lit. » La seule pause qu'il s'accorda fut pour allumer ses lampes. Quand les ténèbres s'épaissirent, les passagers furent gagnés par une certaine excitation, et ils ne cessèrent de parler au cocher, l'un après l'autre, comme pour le presser d'aller plus vite. Il harassait ses chevaux sans pitié de son long fouet, et avec

des cris sauvages, les encourageait à faire toujours plus d'efforts. Puis, à travers les ténèbres, je pus distinguer une lueur grisâtre devant nous, comme s'il y avait une passe dans les rochers. L'excitation des passagers s'accrût encore, la diligence se balançait follement sur ses ressorts de cuir, comme un navire emporté par une tempête. Je devais me tenir fermement. La route finit par s'aplanir, et nous eûmes l'impression de voler. Alors, les montagnes semblèrent se rapprocher des deux côtés et se refermer sur nous : nous entrions dans la passe de Borgo. L'un après l'autre, certains des passagers m'offrirent des présents, qu'ils poussaient vers moi avec un tel sérieux qu'il n'était pas question de les refuser. Ces présents étaient assurément étranges et hétéroclites, mais ils étaient offerts avec de bonnes intentions, accompagnés de mots aimables, d'une bénédiction, et de ces gestes qui révélaient la peur, et que j'avais déjà remarqués devant l'hôtel, à Bistritz – le signe de croix, et le charme contre le mauvais œil. Puis, tandis que nous filions à vive allure, le cocher se pencha en avant, et les passagers se mirent à regarder attentivement les ténèbres par les portières de la diligence. Il était évident que quelque chose s'était produit, ou était sur le point de se produire, mais j'avais beau interroger mes compagnons de voyage, aucun ne me donna la moindre explication. Cette tension se maintint pendant un certain temps, et enfin nous vîmes la passe s'ouvrir sur le côté est. Il y avait de gros nuages noirs dans le ciel, et l'air était orageux et oppressant. C'était comme si l'atmosphère était différente d'un côté et de l'autre de la montagne, et que nous pénétrions maintenant dans une région plus tempétueuse. Quant à moi, je cherchais maintenant le moyen de transport qui devait me conduire jusqu'au Comte. A chaque instant, je m'attendais à apercevoir la lueur de ses lampes dans l'obscurité, mais tout n'était que ténèbres. Seules nos propres lampes brillaient d'une lueur vacillante, dans laquelle l'haleine de nos chevaux épuisés formait un nuage blanc. Nous pouvions maintenant voir la route sablée qui s'étendait blanche devant nous, mais il n'y avait là aucun véhicule. Les passagers s'enfoncèrent dans leurs sièges avec un air de soulagement, qui semblait railler ma propre déception. Je commençais à me demander ce qu'il convenait de faire, quand le cocher, regardant sa montre, prononça à l'attention des autres passagers des paroles que je pus à peine entendre, tant elles étaient dites à voix basse ; c'était quelque chose comme : « Une heure en avance » ; puis, se tournant vers moi, dans un allemand pire que le mien : « Il n'y a pas de voiture ici. Mein Herr n'est pas attendu en fin de compte. Il va venir avec nous en Bucovine, et rentrera demain ou le jour suivant. Le jour suivant, c'est mieux. » Tandis qu'il parlait, les chevaux commencèrent à hennir et à renâcler, si bien qu'il dut les maîtriser. Alors, tandis que les paysans poussaient un cri d'une seule voix et se signaient frénétiquement, une calèche attelée de quatre chevaux arriva derrière nous, nous dépassa, et s'arrêta à côté de la diligence. A la lumière de nos lampes, je vis que les chevaux étaient de splendides bêtes noires comme la nuit. L'homme qui les conduisait était grand, avec une longue barbe brune et un grand chapeau noir, qui nous cachait son visage. Je ne pouvais voir que le reflet de ses yeux brillants, qui me semblèrent presque rouges à la lueur des lampes, quand il se tourna vers nous.

Learn languages from TV shows, movies, news, articles and more! Try LingQ for FREE