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Oscar Wilde - Le Portrait de Dorian Gray, Le portrait de Dorian Gray Chapitre 15

Chapitre XV

Ce soir-là, à huit heures trente, exquisément vêtu, la boutonnière ornée d’un gros bouquet de violettes de Parme, Dorian Gray était introduit dans le salon de lady Narborough par des domestiques inclinés.

Les veines de ses tempes palpitaient fébrilement et il était dans un état de sauvage excitation, mais l’élégante révérence qu’il eut vers la main de la maîtresse de la maison fut aussi aisée et aussi gracieuse qu’à l’ordinaire. Peut-être n’est-on jamais plus à l’aise que lorsqu’on a quelque comédie à jouer. Certes, aucun de ceux qui virent Dorian Gray ce soir-là, n’eût pu imaginer qu’il venait de traverser un drame aussi horrible qu’aucun drame de notre époque. Ces doigts délicats ne pouvaient avoir tenu le couteau d’un assassin, ni ces lèvres souriantes blasphémé Dieu. Malgré lui il s’étonnait du calme de son esprit et pour un moment il ressentit profondément le terrible plaisir d’avoir une vie double.

C’était une réunion intime, bientôt transformée en confusion par lady Narborough, femme très intelligente dont lord Henry parlait comme d’une femme qui avait gardé de beaux restes d’une remarquable laideur. Elle s’était montrée l’excellente épouse d’un de nos plus ennuyeux ambassadeurs et ayant enterré son mari convenablement sous un mausolée de marbre, qu’elle avait elle-même dessiné, et marié ses filles à des hommes riches et mûrs, se consacrait maintenant aux plaisirs de l’art français, de la cuisine française et de l’esprit français quand elle pouvait l’atteindre...

Dorian était un de ses grands favoris ; elle lui disait toujours qu’elle était ravie de ne l’avoir pas connue dans sa jeunesse.

– Car, mon cher ami, je suis sûre que je serai devenue follement amoureuse de vous, ajoutait-elle, j’aurais jeté pour vous mon bonnet par dessus les moulins ! Heureusement que l’on ne pensait pas à vous alors ! D’ailleurs nos bonnets étaient si déplaisants et les moulins si occupés à prendre le vent que je n’eus jamais de flirt avec personne. Et puis, ce fut de la faute de Narborough. Il était tellement myope qu’il n’y aurait eu aucun plaisir à tromper un mari qui n’y voyait jamais rien !...

Ses invités, ce soir-là, étaient plutôt ennuyeux... Ainsi qu’elle l’expliqua à Dorian, derrière un éventail usé, une de ses filles mariées lui était tombée à l’improviste, et pour comble de malheur, avait amené son mari avec elle.

– Je trouve cela bien désobligeant de sa part, mon cher, lui souffla-t-elle à l’oreille... Certes, je vais passer chaque été avec eux en revenant de Hambourg, mais il faut bien qu’une vieille femme comme moi aille quelquefois prendre un peu d’air frais. Au reste, je les réveille réellement. Vous n’imaginez pas l’existence qu’ils mènent. C’est la plus complète vie de campagne. Ils se lèvent de bonne heure, car ils ont tant à faire, et se couchent tôt ayant si peu à penser. Il n’y a pas eu le moindre scandale dans tout le voisinage depuis le temps de la Reine Elizabeth, aussi s’endorment-ils tous après dîner. Il ne faut pas aller vous asseoir près d’eux. Vous resterez près de moi et vous me distrairez...

Dorian murmura un compliment aimable et regarda autour de lui. C’était certainement une fastidieuse réunion. Deux personnages lui étaient inconnus et les autres étaient : Ernest Harrowden, un de ces médiocres entre deux âges, si communs dans les clubs de Londres, qui n’ont pas d’ennemis, mais qui n’en sont pas moins détestés de leurs amis ; Lady Ruxton, une femme de quarante-sept ans, à la toilette tapageuse, au nez recourbé, qui essayait toujours de se trouver compromise, mais était si parfaitement banale qu’à son grand désappointement, personne n’eut jamais voulu croire à aucune médisance sur son compte ; Mme Erlynne, personne aux cheveux roux vénitiens, très réservée, affectée d’un délicieux bégaiement ; Lady Alice Chapman, la fille de l’hôtesse, triste et mal fagotée, lotie d’une de ces banales figures britanniques qu’on ne se rappelle jamais ; et enfin son mari, un être aux joues rouges, aux favoris blancs, qui, comme beaucoup de ceux de son espèce, pensait qu’une excessive jovialité pouvait suppléer au manque absolu d’idées...

Dorian regrettait presque d’être venu, lorsque lady Narborough regardant la grande pendule qui étalait sur la cheminée drapée de mauve ses volutes prétentieuses de bronze doré, s’écria :

– Comme c’est mal à Henry Wotton d’être si en retard ! J’ai envoyé ce matin chez lui à tout hasard et il m’a promis de ne pas nous manquer.

Ce lui fut une consolation de savoir qu’Harry allait venir et quand la porte s’ouvrit et qu’il entendit sa voix douce et musicale, prêtant son charme à quelque insincère compliment, l’ennui le quitta.

Pourtant, à table, il ne put rien manger. Les mets se succédaient dans son assiette sans qu’il y goûtât. Lady Narborough ne cessait de le gronder pour ce qu’elle appelait : « une insulte à ce pauvre Adolphe qui a composé le menu exprès pour vous. » De temps en temps lord Henry le regardait, s’étonnant de son silence et de son air absorbé. Le sommelier remplissait sa coupe de champagne ; il buvait avidement et sa soif semblait en augmenter.

– Dorian, dit enfin lord Henry, lorsqu’on servit le chaud-froid, qu’avez-vous donc ce soir ?... Vous ne paraissez pas à votre aise ?

– Il est amoureux, s’écria lady Narborough, et je crois qu’il a peur de me l’avouer, de crainte que je ne sois jalouse. Et il a raison, je le serais certainement...

– Chère lady Narborough, murmura Dorian en souriant, je n’ai pas été amoureux depuis une grande semaine, depuis que Mme de Ferrol a quitté Londres.

– Comment les hommes peuvent-ils être amoureux de cette femme, s’écria la vieille dame. Je ne puis vraiment le comprendre !

– C’est tout simplement parce qu’elle vous rappelle votre enfance, lady Narborough, dit lord Henry. Elle est le seul trait d’union entre nous et vos robes courtes.

– Elle ne me rappelle pas du tout mes robes courtes, lord Henry. Mais je me souviens très bien de l’avoir vue à Vienne il y a trente ans... Était-elle assez décolletée alors !

– Elle est encore décolletée, répondit-il, prenant une olive de ses longs doigts, et quand elle est en brillante toilette elle ressemble à une édition de luxe d’un mauvais roman français. Elle est vraiment extraordinaire et pleine de surprises. Son goût pour la famille est étonnant : lorsque son troisième mari mourut, ses cheveux devinrent parfaitement dorés de chagrin !

– Pouvez-vous dire, Harry !... s’écria Dorian.

– C’est une explication romantique ! s’exclama en riant l’hôtesse. Mais, vous dites son troisième mari, lord Henry... Vous ne voulez pas dire que Ferrol est le quatrième ?

– Certainement, lady Narborough.

– Je n’en crois pas un mot.

– Demandez plutôt à Mr Gray, c’est un de ses plus intimes amis.

– Est-ce vrai, Mr Gray ?

– Elle me l’a dit, lady Narborough, dit Dorian. Je lui ai demandé si comme Marguerite de Navarre, elle ne conservait pas leurs cœurs embaumés et pendus à sa ceinture. Elle me répondit que non, car aucun d’eux n’en avait.

– Quatre maris !... Ma parole c’est trop de zèle !...

– Trop d’audace, lui ai-je dit, repartit Dorian.

– Oh ! elle est assez audacieuse, mon cher, et comment est Ferrol ?... Je ne le connais pas.

– Les maris des très belles femmes appartiennent à la classe des criminels, dit lord Henry en buvant à petits coups.

Lady Narborough le frappa de son éventail.

– Lord Henry, je ne suis pas surprise que le monde vous trouve extrêmement méchant !...

– Mais pourquoi le monde dit-il cela ? demanda lord Henry en levant la tête. Ce ne peut être que le monde futur. Ce monde-ci et moi nous sommes en excellents termes.

– Tous les gens que je connais vous trouvent très méchant, s’écria la vieille dame, hochant la tête.

Lord Henry redevint sérieux un moment.

– C’est tout à fait monstrueux, dit-il enfin, cette façon qu’on a aujourd’hui de dire derrière le dos des gens ce qui est... absolument vrai !...

– N’est-il pas incorrigible ? s’écria Dorian, se renversant sur le dossier de sa chaise.

– Je l’espère bien ! dit en riant l’hôtesse. Mais si en vérité, vous adorez tous aussi ridiculement Mme de Ferrol, il faudra que je me remarie aussi, afin d’être à la mode.

– Vous ne vous remarierez jamais, lady Narborough, interrompit lord Henry. Vous fûtes beaucoup trop heureuse la première fois. Quand une femme se remarie c’est qu’elle détestait son premier époux. Quand un homme se remarie, c’est qu’il adorait sa première femme. Les femmes cherchent leur bonheur, les hommes risquent le leur.

– Narborough n’était pas parfait ! s’écria la vieille dame.

– S’il l’avait été, vous ne l’eussiez point adoré, fut la réponse. Les femmes nous aiment pour nos défauts. Si nous en avons pas mal, elles nous passeront tout, même notre intelligence... Vous ne m’inviterez plus, j’en ai peur, pour avoir dit cela, lady Narborough, mais c’est entièrement vrai.

– Certes, c’est vrai, lord Henry... Si nous autres femmes, ne vous aimions pas pour vos défauts, que deviendriez-vous ? Aucun de vous ne pourrait se marier. Vous seriez un tas d’infortunés célibataires... Non pas cependant, que cela vous changerait beaucoup : aujourd’hui, tous les hommes mariés vivent comme des garçons et tous les garçons comme des hommes mariés.

– « Fin de siècle !... », murmura lord Henry.

– « Fin de globe !... », répondit l’hôtesse.

– Je voudrais que ce fût la Fin du globe , dit Dorian avec un soupir. La vie est une grande désillusion.

– Ah, mon cher ami ! s’écria lady Narborough mettant ses gants, ne me dites pas que vous avez épuisé la vie. Quand un homme dit cela, on comprend que c’est la vie qui l’a épuisé. Lord Henry est très méchant et je voudrais souvent l’avoir été moi-même ; mais vous, vous êtes fait pour être bon, vous êtes si beau !... Je vous trouverai une jolie femme. Lord Henry, ne pensez-vous pas que Mr Gray devrait se marier ?...

– C’est ce que je lui dis toujours, lady Narborough, acquiesça lord Henry en s’inclinant.

– Bien, il faudra que nous nous occupions d’un parti convenable pour lui. Je parcourrai ce soir le « Debrett » avec soin et dresserai une liste de toutes les jeunes filles à marier.

– Avec leurs âges, lady Narborough ? demanda Dorian.

– Certes, avec leurs âges, dûment reconnus... Mais il ne faut rien faire avec précipitation. Je veux que ce soit ce que le Morning Post appelle une union assortie, et je veux que vous soyez heureux !

– Que de bêtises on dit sur les mariages heureux ! s’écria lord Henry. Un homme peut être heureux avec n’importe quelle femme aussi longtemps qu’il ne l’aime pas !...

– Ah ! quel affreux cynique vous faites !... fit en se levant la vieille dame et en faisant un signe vers lady Ruxton.

– Il faudra bientôt revenir dîner avec moi. Vous êtes vraiment un admirable tonique, bien meilleur que celui que Sir Andrew m’a proscrit. Il faudra aussi me dire quelles personnes vous aimeriez rencontrer. Je veux que ce soit un choix parfait.

– J’aime les hommes qui ont un avenir et les femmes qui ont un passé, répondit lord Henry. Ne croyez-vous pas que cela puisse faire une bonne compagnie ?

– Je le crains, dit-elle riant, en se dirigeant vers la porte... Mille pardons, ma chère lady Ruxton, ajouta-t-elle, je n’avais pas vu que vous n’aviez pas fini votre cigarette.

– Ce n’est rien, lady Narborough, je fume beaucoup trop. Je me limiterai à l’avenir.

– N’en faites rien, lady Huxton, dit lord Henry. La modération est une chose fatale. Assez est aussi mauvais qu’un repas ; plus qu’assez est aussi bon qu’une fête.

Lady Ruxton le regarda avec curiosité.

– Il faudra venir m’expliquer cela une de ces après-midi, lord Henry ; la théorie me parait séduisante, murmura-t-elle en sortant majestueusement...

– Maintenant songez à ne pas trop parler de politique et de scandales, cria lady Narborough de la porte. Autrement nous nous querellerons.

Les hommes éclatèrent de rire et Mr Chapman remonta solennellement du bout de la table et vint s’asseoir à la place d’honneur. Dorian Gray alla se placer près de lord Henry. Mr Chapman se mit à parler très haut de la situation à la Chambre des Communes. Il avait de gros rires en nommant ses adversaires. Le mot doctrinaire – mot plein de terreurs pour l’esprit britannique – revenait de temps en temps dans sa conversation. Un préfixe allitéré est un ornement à l’art oratoire. Il élevait l' « Union Jack » sur le pinacle de la Pensée. La stupidité héréditaire de la race – qu’il dénommait jovialement le bon sens anglais – était, comme il le démontrait, le vrai rempart de la Société.

Un sourire vint aux lèvres de lord Henry qui se retourna vers Dorian.

– Êtes-vous mieux, cher ami ? demanda-t-il... vous paraissiez mal à votre aise à table ?

– Je suis très bien, Harry, un peu fatigué, voilà tout.

– Vous fûtes charmant hier soir. La petite duchesse est tout à fait folle de vous. Elle m’a dit qu’elle irait à Selby.

– Elle m’a promis de venir le vingt.

– Est-ce que Monmouth y sera aussi ?

– Oh ! oui, Harry...

– Il m’ennuie terriblement, presque autant qu’il ennuie la duchesse. Elle est très intelligente, trop intelligente pour une femme. Elle manque de ce charme indéfinissable des faibles. Ce sont les pieds d’argile qui rendent précieux l’or de la statue. Ses pieds sont fort jolis, mais ils ne sont pas d’argile ; des pieds de porcelaine blanche, si vous voulez. Ils ont passé au feu et ce que le feu ne détruit pas, il le durcit. Elle a eu des aventures...

– Depuis quand est-elle mariée ? demanda Dorian.

– Depuis une éternité, m’a-t-elle dit. Je crois, d’après l’armorial, que ce doit être depuis dix ans, mais dix ans avec Monmouth peuvent compter pour une éternité. Qui viendra encore ?

– Oh ! les Willoughbys, Lord Rugby et sa femme, notre hôtesse, Geoffrey Clouston, les habitués... J’ai invité Lord Grotrian.

– Il me plaît, dit lord Henry. Il ne plaît pas à tout le monde, mais je le trouve charmant. Il expie sa mise quelquefois exagérée et son éducation toujours trop parfaite. C’est une figure très moderne.

– Je ne sais s’il pourra venir, Harry. Il faudra peut-être qu’il aille à Monte-Carlo avec son père.

– Ah ! quel peste que ces gens ! Tâchez donc qu’il vienne. À propos, Dorian, vous êtes parti de bien bonne heure, hier soir. Il n’était pas encore onze heures. Qu’avez-vous fait ?... Êtes-vous rentré tout droit chez vous ?

Dorian le regarda brusquement.

– Non, Harry, dit-il enfin. Je ne suis rentré chez moi que vers trois heures.

– Êtes-vous allé au club ?

– Oui, répondit-il. Puis il se mordit les lèvres... Non, je veux dire, je ne suis pas allé au club... Je me suis promené. Je ne sais plus ce que j’ai fait... Comme vous êtes indiscret, Harry ! Vous voulez toujours savoir ce qu’on fait ; moi, j’ai toujours besoin d’oublier ce que j’ai fait... Je suis rentré à deux heures et demie, si vous tenez à savoir l’heure exacte ; j’avais oublié ma clef et mon domestique a dû m’ouvrir. S’il vous faut des preuves, vous les lui demanderez.

Lord Henry haussa les épaules.

– Comme si cela m’intéressait, mon cher ami ! Montons au salon – Non, merci, Mr Chapman, pas de sherry... – Il vous est arrivé quelque chose, Dorian... Dites-moi ce que c’est. Vous n’êtes pas vous-même ce soir.

– Ne vous inquiétez pas de moi, Harry, je suis irritable, nerveux. J’irai vous voir demain ou après-demain. Faites mes excuses à lady Narborough. Je ne monterai pas. Je vais rentrer. Il faut que je rentre.

– Très bien, Dorian. J’espère que je vous verrai demain au thé ; la Duchesse viendra.

– Je ferai mon possible, Harry, dit-il, en s’en allant.

En rentrant chez lui il sentit que la terreur qu’il avait chassée l’envahissait de nouveau. Les questions imprévues de lord Henry, lui avaient fait perdre un instant tout son sang-froid, et il avait encore besoin de calme. Des objets dangereux restaient à détruire. Il se révoltait à l’idée de les toucher de ses mains.

Cependant il fallait que ce fût fait. Il se résigna et quand il eut fermé à clef la porte de sa bibliothèque il ouvrit le placard secret où il avait jeté le manteau et la valise de Basil Hallward. Un grand feu brûlait dans la cheminée ; il y jeta encore une bûche. L’odeur de cuir roussi et du drap brûlé était insupportable. Il lui fallut trois quarts d’heure pour consumer le tout. À la fin, il se sentit faiblir, presque malade ; et ayant allumé des pastilles d’Alger dans un brûle-parfums de cuivre ajouré, il se rafraîchit les mains et le front avec du vinaigre de toilette au musc.

Soudain il frissonna... Ses yeux brillaient étrangement, il mordillait fiévreusement sa lèvre inférieure. Entre deux fenêtres se trouvait un grand cabinet florentin, en ébène incrusté d’ivoire et de lapis. Il le regardait comme si c’eût été un objet capable de le ravir et de l’effrayer tout à la fois et comme s’il eût contenu quelque chose qu’il désirait et dont il avait peur. Sa respiration était haletante. Un désir fou s’empara de lui. Il alluma une cigarette, puis la jeta. Ses paupières s’abaissèrent, et les longues franges de ses cils faisaient une ombre sur ses joues. Il regarda encore le cabinet. Enfin, il se leva du divan où il était étendu, alla vers le meuble, l’ouvrit et pressa un bouton dissimulé dans un coin. Un tiroir triangulaire sortit lentement. Ses doigts y plongèrent instinctivement et en retirèrent une petite boite de laque vieil or, délicatement travaillée ; les côtés en étaient ornés de petites vagues en relief et de cordons de soie où pendaient des glands de fils métalliques et des perles de cristal. Il ouvrit la boîte. Elle contenait une pâte verte ayant l’aspect de la cire et une odeur forte et pénétrante...

Il hésita un instant, un étrange sourire aux lèvres... Il grelottait, quoique l’atmosphère de la pièce fût extraordinairement chaude, puis il s’étira, et regarda la pendule. Il était minuit moins vingt. Il remit la boîte, ferma la porte du meuble et rentra dans sa chambre.

Quand les douze coups de bronze de minuit retentirent dans la nuit épaisse, Dorian Gray, mal vêtu, le cou enveloppé d’un cache-nez, se glissait hors de sa maison. Dans Bond Street il rencontra un hansom attelé d’un bon cheval. Il le héla, et donna à voix basse une adresse au cocher.

L’homme secoua la tête.

– C’est trop loin pour moi, murmura-t-il.

– Voilà un souverain pour vous, dit Dorian ; vous en aurez un autre si vous allez vite.

– Très bien, monsieur, répondit l’homme, vous y serez dans une heure, et ayant mis son pourboire dans sa poche, il fit faire demi-tour à son cheval qui partit rapidement dans la direction du fleuve.



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Chapitre XV

Ce soir-là, à huit heures trente, exquisément vêtu, la boutonnière ornée d’un gros bouquet de violettes de Parme, Dorian Gray était introduit dans le salon de lady Narborough par des domestiques inclinés.

Les veines de ses tempes palpitaient fébrilement et il était dans un état de sauvage excitation, mais l’élégante révérence qu’il eut vers la main de la maîtresse de la maison fut aussi aisée et aussi gracieuse qu’à l’ordinaire. Peut-être n’est-on jamais plus à l’aise que lorsqu’on a quelque comédie à jouer. Certes, aucun de ceux qui virent Dorian Gray ce soir-là, n’eût pu imaginer qu’il venait de traverser un drame aussi horrible qu’aucun drame de notre époque. Ces doigts délicats ne pouvaient avoir tenu le couteau d’un assassin, ni ces lèvres souriantes blasphémé Dieu. Malgré lui il s’étonnait du calme de son esprit et pour un moment il ressentit profondément le terrible plaisir d’avoir une vie double.

C’était une réunion intime, bientôt transformée en confusion par lady Narborough, femme très intelligente dont lord Henry parlait comme d’une femme qui avait gardé de beaux restes d’une remarquable laideur. Elle s’était montrée l’excellente épouse d’un de nos plus ennuyeux ambassadeurs et ayant enterré son mari convenablement sous un mausolée de marbre, qu’elle avait elle-même dessiné, et marié ses filles à des hommes riches et mûrs, se consacrait maintenant aux plaisirs de l’art français, de la cuisine française et de l’esprit français quand elle pouvait l’atteindre...

Dorian était un de ses grands favoris ; elle lui disait toujours qu’elle était ravie de ne l’avoir pas connue dans sa jeunesse.

– Car, mon cher ami, je suis sûre que je serai devenue follement amoureuse de vous, ajoutait-elle, j’aurais jeté pour vous mon bonnet par dessus les moulins ! Heureusement que l’on ne pensait pas à vous alors ! D’ailleurs nos bonnets étaient si déplaisants et les moulins si occupés à prendre le vent que je n’eus jamais de flirt avec personne. Et puis, ce fut de la faute de Narborough. Il était tellement myope qu’il n’y aurait eu aucun plaisir à tromper un mari qui n’y voyait jamais rien !...

Ses invités, ce soir-là, étaient plutôt ennuyeux... Ainsi qu’elle l’expliqua à Dorian, derrière un éventail usé, une de ses filles mariées lui était tombée à l’improviste, et pour comble de malheur, avait amené son mari avec elle.

– Je trouve cela bien désobligeant de sa part, mon cher, lui souffla-t-elle à l’oreille... Certes, je vais passer chaque été avec eux en revenant de Hambourg, mais il faut bien qu’une vieille femme comme moi aille quelquefois prendre un peu d’air frais. Au reste, je les réveille réellement. Vous n’imaginez pas l’existence qu’ils mènent. C’est la plus complète vie de campagne. Ils se lèvent de bonne heure, car ils ont tant à faire, et se couchent tôt ayant si peu à penser. Il n’y a pas eu le moindre scandale dans tout le voisinage depuis le temps de la Reine Elizabeth, aussi s’endorment-ils tous après dîner. Il ne faut pas aller vous asseoir près d’eux. Vous resterez près de moi et vous me distrairez...

Dorian murmura un compliment aimable et regarda autour de lui. C’était certainement une fastidieuse réunion. Deux personnages lui étaient inconnus et les autres étaient : Ernest Harrowden, un de ces médiocres entre deux âges, si communs dans les clubs de Londres, qui n’ont pas d’ennemis, mais qui n’en sont pas moins détestés de leurs amis ; Lady Ruxton, une femme de quarante-sept ans, à la toilette tapageuse, au nez recourbé, qui essayait toujours de se trouver compromise, mais était si parfaitement banale qu’à son grand désappointement, personne n’eut jamais voulu croire à aucune médisance sur son compte ; Mme Erlynne, personne aux cheveux roux vénitiens, très réservée, affectée d’un délicieux bégaiement ; Lady Alice Chapman, la fille de l’hôtesse, triste et mal fagotée, lotie d’une de ces banales figures britanniques qu’on ne se rappelle jamais ; et enfin son mari, un être aux joues rouges, aux favoris blancs, qui, comme beaucoup de ceux de son espèce, pensait qu’une excessive jovialité pouvait suppléer au manque absolu d’idées...

Dorian regrettait presque d’être venu, lorsque lady Narborough regardant la grande pendule qui étalait sur la cheminée drapée de mauve ses volutes prétentieuses de bronze doré, s’écria :

– Comme c’est mal à Henry Wotton d’être si en retard ! J’ai envoyé ce matin chez lui à tout hasard et il m’a promis de ne pas nous manquer.

Ce lui fut une consolation de savoir qu’Harry allait venir et quand la porte s’ouvrit et qu’il entendit sa voix douce et musicale, prêtant son charme à quelque insincère compliment, l’ennui le quitta.

Pourtant, à table, il ne put rien manger. Les mets se succédaient dans son assiette sans qu’il y goûtât. Lady Narborough ne cessait de le gronder pour ce qu’elle appelait : « une insulte à ce pauvre Adolphe qui a composé le menu exprès pour vous. » De temps en temps lord Henry le regardait, s’étonnant de son silence et de son air absorbé. Le sommelier remplissait sa coupe de champagne ; il buvait avidement et sa soif semblait en augmenter.

– Dorian, dit enfin lord Henry, lorsqu’on servit le chaud-froid, qu’avez-vous donc ce soir ?... Vous ne paraissez pas à votre aise ?

– Il est amoureux, s’écria lady Narborough, et je crois qu’il a peur de me l’avouer, de crainte que je ne sois jalouse. Et il a raison, je le serais certainement...

– Chère lady Narborough, murmura Dorian en souriant, je n’ai pas été amoureux depuis une grande semaine, depuis que Mme de Ferrol a quitté Londres.

– Comment les hommes peuvent-ils être amoureux de cette femme, s’écria la vieille dame. Je ne puis vraiment le comprendre !

– C’est tout simplement parce qu’elle vous rappelle votre enfance, lady Narborough, dit lord Henry. Elle est le seul trait d’union entre nous et vos robes courtes.

– Elle ne me rappelle pas du tout mes robes courtes, lord Henry. Mais je me souviens très bien de l’avoir vue à Vienne il y a trente ans... Était-elle assez décolletée alors !

– Elle est encore décolletée, répondit-il, prenant une olive de ses longs doigts, et quand elle est en brillante toilette elle ressemble à une édition de luxe d’un mauvais roman français. Elle est vraiment extraordinaire et pleine de surprises. Son goût pour la famille est étonnant : lorsque son troisième mari mourut, ses cheveux devinrent parfaitement dorés de chagrin !

– Pouvez-vous dire, Harry !... s’écria Dorian.

– C’est une explication romantique ! s’exclama en riant l’hôtesse. Mais, vous dites son troisième mari, lord Henry... Vous ne voulez pas dire que Ferrol est le quatrième ?

– Certainement, lady Narborough.

– Je n’en crois pas un mot.

– Demandez plutôt à Mr Gray, c’est un de ses plus intimes amis.

– Est-ce vrai, Mr Gray ?

– Elle me l’a dit, lady Narborough, dit Dorian. Je lui ai demandé si comme Marguerite de Navarre, elle ne conservait pas leurs cœurs embaumés et pendus à sa ceinture. Elle me répondit que non, car aucun d’eux n’en avait.

– Quatre maris !... Ma parole c’est trop de zèle !...

– Trop d’audace, lui ai-je dit, repartit Dorian.

– Oh ! elle est assez audacieuse, mon cher, et comment est Ferrol ?... Je ne le connais pas.

– Les maris des très belles femmes appartiennent à la classe des criminels, dit lord Henry en buvant à petits coups.

Lady Narborough le frappa de son éventail.

– Lord Henry, je ne suis pas surprise que le monde vous trouve extrêmement méchant !...

– Mais pourquoi le monde dit-il cela ? demanda lord Henry en levant la tête. Ce ne peut être que le monde futur. Ce monde-ci et moi nous sommes en excellents termes.

– Tous les gens que je connais vous trouvent très méchant, s’écria la vieille dame, hochant la tête.

Lord Henry redevint sérieux un moment.

– C’est tout à fait monstrueux, dit-il enfin, cette façon qu’on a aujourd’hui de dire derrière le dos des gens ce qui est... absolument vrai !...

– N’est-il pas incorrigible ? s’écria Dorian, se renversant sur le dossier de sa chaise.

– Je l’espère bien ! dit en riant l’hôtesse. Mais si en vérité, vous adorez tous aussi ridiculement Mme de Ferrol, il faudra que je me remarie aussi, afin d’être à la mode.

– Vous ne vous remarierez jamais, lady Narborough, interrompit lord Henry. Vous fûtes beaucoup trop heureuse la première fois. Quand une femme se remarie c’est qu’elle détestait son premier époux. Quand un homme se remarie, c’est qu’il adorait sa première femme. Les femmes cherchent leur bonheur, les hommes risquent le leur.

– Narborough n’était pas parfait ! s’écria la vieille dame.

– S’il l’avait été, vous ne l’eussiez point adoré, fut la réponse. Les femmes nous aiment pour nos défauts. Si nous en avons pas mal, elles nous passeront tout, même notre intelligence... Vous ne m’inviterez plus, j’en ai peur, pour avoir dit cela, lady Narborough, mais c’est entièrement vrai.

– Certes, c’est vrai, lord Henry... Si nous autres femmes, ne vous aimions pas pour vos défauts, que deviendriez-vous ? Aucun de vous ne pourrait se marier. Vous seriez un tas d’infortunés célibataires... Non pas cependant, que cela vous changerait beaucoup : aujourd’hui, tous les hommes mariés vivent comme des garçons et tous les garçons comme des hommes mariés.

– « Fin de siècle !... », murmura lord Henry.

– « Fin de globe !... », répondit l’hôtesse.

– Je voudrais que ce fût la Fin du globe , dit Dorian avec un soupir. La vie est une grande désillusion.

– Ah, mon cher ami ! s’écria lady Narborough mettant ses gants, ne me dites pas que vous avez épuisé la vie. Quand un homme dit cela, on comprend que c’est la vie qui l’a épuisé. Lord Henry est très méchant et je voudrais souvent l’avoir été moi-même ; mais vous, vous êtes fait pour être bon, vous êtes si beau !... Je vous trouverai une jolie femme. Lord Henry, ne pensez-vous pas que Mr Gray devrait se marier ?...

– C’est ce que je lui dis toujours, lady Narborough, acquiesça lord Henry en s’inclinant.

– Bien, il faudra que nous nous occupions d’un parti convenable pour lui. Je parcourrai ce soir le « Debrett » avec soin et dresserai une liste de toutes les jeunes filles à marier.

– Avec leurs âges, lady Narborough ? demanda Dorian.

– Certes, avec leurs âges, dûment reconnus... Mais il ne faut rien faire avec précipitation. Je veux que ce soit ce que le Morning Post appelle une union assortie, et je veux que vous soyez heureux !

– Que de bêtises on dit sur les mariages heureux ! s’écria lord Henry. Un homme peut être heureux avec n’importe quelle femme aussi longtemps qu’il ne l’aime pas !...

– Ah ! quel affreux cynique vous faites !... fit en se levant la vieille dame et en faisant un signe vers lady Ruxton.

– Il faudra bientôt revenir dîner avec moi. Vous êtes vraiment un admirable tonique, bien meilleur que celui que Sir Andrew m’a proscrit. Il faudra aussi me dire quelles personnes vous aimeriez rencontrer. Je veux que ce soit un choix parfait.

– J’aime les hommes qui ont un avenir et les femmes qui ont un passé, répondit lord Henry. Ne croyez-vous pas que cela puisse faire une bonne compagnie ?

– Je le crains, dit-elle riant, en se dirigeant vers la porte... Mille pardons, ma chère lady Ruxton, ajouta-t-elle, je n’avais pas vu que vous n’aviez pas fini votre cigarette.

– Ce n’est rien, lady Narborough, je fume beaucoup trop. Je me limiterai à l’avenir.

– N’en faites rien, lady Huxton, dit lord Henry. La modération est une chose fatale. Assez est aussi mauvais qu’un repas ; plus qu’assez est aussi bon qu’une fête.

Lady Ruxton le regarda avec curiosité.

– Il faudra venir m’expliquer cela une de ces après-midi, lord Henry ; la théorie me parait séduisante, murmura-t-elle en sortant majestueusement...

– Maintenant songez à ne pas trop parler de politique et de scandales, cria lady Narborough de la porte. Autrement nous nous querellerons.

Les hommes éclatèrent de rire et Mr Chapman remonta solennellement du bout de la table et vint s’asseoir à la place d’honneur. Dorian Gray alla se placer près de lord Henry. Mr Chapman se mit à parler très haut de la situation à la Chambre des Communes. Il avait de gros rires en nommant ses adversaires. Le mot doctrinaire – mot plein de terreurs pour l’esprit britannique – revenait de temps en temps dans sa conversation. Un préfixe allitéré est un ornement à l’art oratoire. Il élevait l' « Union Jack » sur le pinacle de la Pensée. La stupidité héréditaire de la race – qu’il dénommait jovialement le bon sens anglais – était, comme il le démontrait, le vrai rempart de la Société.

Un sourire vint aux lèvres de lord Henry qui se retourna vers Dorian.

– Êtes-vous mieux, cher ami ? demanda-t-il... vous paraissiez mal à votre aise à table ?

– Je suis très bien, Harry, un peu fatigué, voilà tout.

– Vous fûtes charmant hier soir. La petite duchesse est tout à fait folle de vous. Elle m’a dit qu’elle irait à Selby.

– Elle m’a promis de venir le vingt.

– Est-ce que Monmouth y sera aussi ?

– Oh ! oui, Harry...

– Il m’ennuie terriblement, presque autant qu’il ennuie la duchesse. Elle est très intelligente, trop intelligente pour une femme. Elle manque de ce charme indéfinissable des faibles. Ce sont les pieds d’argile qui rendent précieux l’or de la statue. Ses pieds sont fort jolis, mais ils ne sont pas d’argile ; des pieds de porcelaine blanche, si vous voulez. Ils ont passé au feu et ce que le feu ne détruit pas, il le durcit. Elle a eu des aventures...

– Depuis quand est-elle mariée ? demanda Dorian.

– Depuis une éternité, m’a-t-elle dit. Je crois, d’après l’armorial, que ce doit être depuis dix ans, mais dix ans avec Monmouth peuvent compter pour une éternité. Qui viendra encore ?

– Oh ! les Willoughbys, Lord Rugby et sa femme, notre hôtesse, Geoffrey Clouston, les habitués... J’ai invité Lord Grotrian.

– Il me plaît, dit lord Henry. Il ne plaît pas à tout le monde, mais je le trouve charmant. Il expie sa mise quelquefois exagérée et son éducation toujours trop parfaite. C’est une figure très moderne.

– Je ne sais s’il pourra venir, Harry. Il faudra peut-être qu’il aille à Monte-Carlo avec son père.

– Ah ! quel peste que ces gens ! Tâchez donc qu’il vienne. À propos, Dorian, vous êtes parti de bien bonne heure, hier soir. Il n’était pas encore onze heures. Qu’avez-vous fait ?... Êtes-vous rentré tout droit chez vous ?

Dorian le regarda brusquement.

– Non, Harry, dit-il enfin. Je ne suis rentré chez moi que vers trois heures.

– Êtes-vous allé au club ?

– Oui, répondit-il. Puis il se mordit les lèvres... Non, je veux dire, je ne suis pas allé au club... Je me suis promené. Je ne sais plus ce que j’ai fait... Comme vous êtes indiscret, Harry ! Vous voulez toujours savoir ce qu’on fait ; moi, j’ai toujours besoin d’oublier ce que j’ai fait... Je suis rentré à deux heures et demie, si vous tenez à savoir l’heure exacte ; j’avais oublié ma clef et mon domestique a dû m’ouvrir. S’il vous faut des preuves, vous les lui demanderez.

Lord Henry haussa les épaules.

– Comme si cela m’intéressait, mon cher ami ! Montons au salon – Non, merci, Mr Chapman, pas de sherry... – Il vous est arrivé quelque chose, Dorian... Dites-moi ce que c’est. Vous n’êtes pas vous-même ce soir.

– Ne vous inquiétez pas de moi, Harry, je suis irritable, nerveux. J’irai vous voir demain ou après-demain. Faites mes excuses à lady Narborough. Je ne monterai pas. Je vais rentrer. Il faut que je rentre.

– Très bien, Dorian. J’espère que je vous verrai demain au thé ; la Duchesse viendra.

– Je ferai mon possible, Harry, dit-il, en s’en allant.

En rentrant chez lui il sentit que la terreur qu’il avait chassée l’envahissait de nouveau. Les questions imprévues de lord Henry, lui avaient fait perdre un instant tout son sang-froid, et il avait encore besoin de calme. Des objets dangereux restaient à détruire. Il se révoltait à l’idée de les toucher de ses mains.

Cependant il fallait que ce fût fait. Il se résigna et quand il eut fermé à clef la porte de sa bibliothèque il ouvrit le placard secret où il avait jeté le manteau et la valise de Basil Hallward. Un grand feu brûlait dans la cheminée ; il y jeta encore une bûche. L’odeur de cuir roussi et du drap brûlé était insupportable. Il lui fallut trois quarts d’heure pour consumer le tout. À la fin, il se sentit faiblir, presque malade ; et ayant allumé des pastilles d’Alger dans un brûle-parfums de cuivre ajouré, il se rafraîchit les mains et le front avec du vinaigre de toilette au musc.

Soudain il frissonna... Ses yeux brillaient étrangement, il mordillait fiévreusement sa lèvre inférieure. Entre deux fenêtres se trouvait un grand cabinet florentin, en ébène incrusté d’ivoire et de lapis. Il le regardait comme si c’eût été un objet capable de le ravir et de l’effrayer tout à la fois et comme s’il eût contenu quelque chose qu’il désirait et dont il avait peur. Sa respiration était haletante. Un désir fou s’empara de lui. Il alluma une cigarette, puis la jeta. Ses paupières s’abaissèrent, et les longues franges de ses cils faisaient une ombre sur ses joues. Il regarda encore le cabinet. Enfin, il se leva du divan où il était étendu, alla vers le meuble, l’ouvrit et pressa un bouton dissimulé dans un coin. Un tiroir triangulaire sortit lentement. Ses doigts y plongèrent instinctivement et en retirèrent une petite boite de laque vieil or, délicatement travaillée ; les côtés en étaient ornés de petites vagues en relief et de cordons de soie où pendaient des glands de fils métalliques et des perles de cristal. Il ouvrit la boîte. Elle contenait une pâte verte ayant l’aspect de la cire et une odeur forte et pénétrante...

Il hésita un instant, un étrange sourire aux lèvres... Il grelottait, quoique l’atmosphère de la pièce fût extraordinairement chaude, puis il s’étira, et regarda la pendule. Il était minuit moins vingt. Il remit la boîte, ferma la porte du meuble et rentra dans sa chambre.

Quand les douze coups de bronze de minuit retentirent dans la nuit épaisse, Dorian Gray, mal vêtu, le cou enveloppé d’un cache-nez, se glissait hors de sa maison. Dans Bond Street il rencontra un hansom attelé d’un bon cheval. Il le héla, et donna à voix basse une adresse au cocher.

L’homme secoua la tête.

– C’est trop loin pour moi, murmura-t-il.

– Voilà un souverain pour vous, dit Dorian ; vous en aurez un autre si vous allez vite.

– Très bien, monsieur, répondit l’homme, vous y serez dans une heure, et ayant mis son pourboire dans sa poche, il fit faire demi-tour à son cheval qui partit rapidement dans la direction du fleuve.


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